Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Grands Reporters
Asia Bibi : l’arme du blasphème
26/02/2020
Article mis en ligne le 28 février 2020

Asia Bibi travaillait aux champs avec d’autres paysannes du Pendjab. Elle va chercher de l’eau, revient, tend son bidon. Les autres femmes refusent, repoussent l’eau touchée par ses mains impures, une « eau souillée » : Asia est chrétienne.

Les autres femmes lui intiment de se convertir. Au cours de la discussion, Asia compare le Prophète et « Jésus, qui s’est sacrifié pour les péchés des hommes ». Blasphème !

Tout le village s’enflamme. Asia, poursuivie par la foule, se réfugie au poste de police. Erreur. Elle est immédiatement arrêtée. Asia, 45 ans, mère de cinq enfants, vit depuis un an en prison. Son mari, petit ouvrier dans une usine de briques, a dû s’enfuir avec ses enfants pour échapper à la vindicte populaire.

Le 8 novembre 2009, le tribunal de la province condamne la blasphématrice à la mort, par pendaison. Au Pakistan, la peine, exorbitante, est parfaitement légale. Depuis 1988, la loi antiblasphème visant les atteintes à l’islam permet de juger « tous ceux qui, par des paroles et des écrits, des gestes ou des représentations visibles, avec des insinuations directes ou indirectes, insultent le nom sacré du Prophète ». (...)

Le verdict prévu est toujours le même : la mort. Très vite, cette loi est devenue une véritable arme de guerre contre la minorité chrétienne, sans argent et sans poids politique, 3 millions de personnes, à peine 2% de la population. Un conflit de terres, un enseignant jalousé, le refus de payer un bakchich, tout est prétexte à dénonciation. (...)

A chaque fois, les faux témoignages et les magistrats jettent le chrétien en prison. Asia Bibi attend d’être pendue. L’opinion internationale s’est émue, et le ministre des Minorités a demandé la clémence. Mais Fazal Kareem, le chef de la coalition des groupes sunnites – 80% de la population de la République islamique du Pakistan -, a prévenu qu’une « grâce conduirait à l’anarchie ».

En clair, la foule des durs musulmans est prête à investir la rue. Ceux-là ne sont pas près de renoncer à l’arme du blasphème. En 1998, après la condamnation à mort d’un de ses fidèles, un homme désespéré par l’injustice systématique des tribunaux, face au tribunal, s’est tiré une balle dans la tête. Mgr John Joseph était l’évêque de Faisalabad.

Épilogue provisoire

Asia Bibi reste en danger, toujours sous la menace des islamistes, au Canada, où elle vit – son autorisation court jusqu’à la fin de l’année – et peut-être en France, où elle a demandé l’asile.

lire aussi : (09 mai 2019)

La chrétienne Asia Bibi a quitté le Pakistan, plus de six mois après son acquittement
Son avocat a affirmé qu’elle était arrivée au Canada, après avoir été acquittée d’une condamnation à mort pour blasphème qui avait suscité l’indignation à l’étranger. (...)

Asia Bibi, une ouvrière agricole pakistanaise, mère de cinq enfants, dont la condamnation à mort, en 2010, pour « blasphème » a été annulée, le 31 octobre, par la Cour suprême, a quitté son pays pour le Canada. Cette chrétienne avait été poursuivie à la suite d’une dispute avec des villageoises pour avoir bu l’eau d’un puits réservé en principe aux musulmans. Elle résidait, depuis, dans un lieu tenu secret et protégé par les autorités par crainte de représailles de groupes religieux extrémistes.

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, s’est refusé, mercredi 8 mai, à confirmer l’information « pour des raisons de vie privée et de sécurité ». (...)

C’est l’épilogue d’une affaire de village devenue emblématique, à la fois, des dérives de la loi sur le blasphème au Pakistan et d’un traitement iconique du côté occidental, y voyant le symbole d’une confrontation entre le monde chrétien et musulman. Les chrétiens représentent près de 2 % de la population pakistanaise, en majorité musulmane. Appartenant aux couches les plus défavorisées de la société pakistanaise, cette communauté est souvent concentrée dans des bidonvilles et ses membres occupent des métiers précaires. (...)

Depuis le durcissement du code pénal condamnant le blasphème, en 1986, sous la dictature du général Zia-ul-Haq, qui poursuivait, là, un but essentiellement politique en capitalisant sur les courants les plus radicaux de la société, la tension s’est aggravée sur cette question. Les accusations se sont même multipliées, au risque de servir de prétexte à des conflits autres que religieux. Résultat, le gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, figure des libéraux pakistanais, qui avait apporté son soutien à Asia Bibi, a été tué le 4 janvier 2011. Le 2 mars 2011, le ministre chrétien des minorités religieuses tombait aussi sous les balles des tueurs. Tous deux plaidaient pour la réforme de la loi sur le blasphème. (...)

Après l’acquittement d’Asia Bibi, des milliers d’islamistes du groupe Tehrik-e-Labbaik Pakistan (TLP, Mouvement au service du Prophète) avaient bloqué les principaux axes du pays pour exiger sa pendaison.

Le TLP est devenu l’un des groupes religieux les plus actifs au Pakistan avant d’être affaibli par des arrestations. Ses dirigeants avaient menacé les Pays-Bas quand le député anti-islam Geert Wilders avait annoncé la tenue d’un concours de caricatures de Mahomet. Ils avaient également appelé à l’assassinat des juges de la Cour suprême et à une mutinerie dans l’armée après l’acquittement d’Asia Bibi.