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À quoi rêvent les statues en tombant de leur piédestal ?
Article mis en ligne le 26 septembre 2020
dernière modification le 25 septembre 2020

Le 10 août 1792, à l’appel de la Commune insurrectionnelle et des sections, le peuple de Paris se soulève et prend le palais des Tuileries, où la famille royale vit sous surveillance depuis l’épisode de la fuite de Varennes.

Après le départ du roi et de sa suite à l’Assemblée nationale, les insurgés envahissent la cour du château, dont les Gardes suisses organisent la défense. 300 de ces derniers périront, tués durant le combat ou après, dans les escaliers, les cours, les jardins. Le nombre de victimes parmi les assaillants serait du même ordre de grandeur.

Dans les jours qui suivent, quatre statues érigées au XVIIe siècle sont abattues par les révolutionnaires : la statue équestre d’Henri IV installée en 1614 sur le pont Neuf (elle y sera remplacée par une copie en 1818) ; la statue équestre de Louis XIII installée en 1632 au centre de la place Royale, actuelle place des Vosges ; la statue équestre de Louis XIV, installée en 1699 au centre de la place Louis-le-Grand (place Vendôme) ; la statue en pied de Louis XIV, installée en 1686 au centre de la place des Victoires. (...)

la Première République sera proclamée le 22 septembre 1792. Les heures de la monarchie sont comptées et son temps révolu. Les Bourbons, ou plutôt les clones de leur statue d’origine, retrouveront certes leur piédestal sous la Restauration. Mais celle-ci, parenthèse contre-révolutionnaire de seize ans, se dissoudra en 1830 dans le régime constitutionnel de la Monarchie de juillet, lui-même supplanté en 1848 par la Deuxième République. Les statues, même à cheval, n’ont pas le pouvoir d’entraîner toute une nation à rebours, à contresens de l’histoire.

Tout processus révolutionnaire, par définition, est un séparatisme : il consiste à se séparer de l’ordre précédent, le plus souvent par la violence –symbolique en ce qui concerne les statues. Comme le dit l’historien Emmanuel Fureix, spécialiste de l’iconoclasme politique, « les monuments sont aussi des lieux de pouvoir où s’exprime une domination symbolique qui peut être ressentie comme une violence dans le présent ».

La question est de savoir si le déboulonnage s’inscrit toujours dans un processus de type insurrectionnel et, le cas échéant, si celui-ci constitue un progrès historique ou s’il traduit au contraire une régression des libertés. (...)

Comment savoir ce qui se passe, ce qui est réellement en jeu quand une statue est renversée de son piédestal ? Comment comprendre et raconter un événement quand les dés roulent encore, quand le drame continue à se jouer –quand le brouillard du présent ne s’est pas encore levé ? Si le sens de l’histoire se dévoile a posteriori, quel récit fera-t-on d’ici quelques années de la séquence où nous nous trouvons depuis que Derek Chauvin a refusé d’entendre les implorations de George Floyd ? Quelle clé, quel principe d’interprétation trouveront les historien·nes pour mettre au jour la vérité de ce moment ?

À plus court terme, une autre question se pose. Compte tenu de toutes ces incertitudes, pourquoi deux historiographies antagoniques sont-elles prêtes à l’emploi, comme si l’histoire était déjà écrite et que certains en connaissaient la signification ? (...)

La mort de George Floyd, le 25 mai dernier, a provoqué une onde de choc aux États-Unis et à travers le monde. Dans les anciennes puissances coloniales, notamment en Grande-Bretagne et en France, des manifestant·es antiracistes s’attaquent depuis deux mois et demi aux statues de femmes et d’hommes incarnant le système colonialiste, esclavagiste et impérialiste –cette structure de domination que l’historienne Aurélia Michel, dans Un monde en nègre et blanc, appelle « l’ordre blanc ». (...)

Comment savoir ce qui se passe, ce qui est réellement en jeu quand une statue est renversée de son piédestal ? Comment comprendre et raconter un événement quand les dés roulent encore, quand le drame continue à se jouer –quand le brouillard du présent ne s’est pas encore levé ? Si le sens de l’histoire se dévoile a posteriori, quel récit fera-t-on d’ici quelques années de la séquence où nous nous trouvons depuis que Derek Chauvin a refusé d’entendre les implorations de George Floyd ? Quelle clé, quel principe d’interprétation trouveront les historien·nes pour mettre au jour la vérité de ce moment ?

À plus court terme, une autre question se pose. Compte tenu de toutes ces incertitudes, pourquoi deux historiographies antagoniques sont-elles prêtes à l’emploi, comme si l’histoire était déjà écrite et que certains en connaissaient la signification ? (...)

Que faire de cet héritage ?

Le chantier est immense et il concerne aussi l’avenir, dans la mesure où la ville postcoloniale est à inventer bien au-delà des seules statues. Combien de rues, dans les anciens ports négriers de notre façade atlantique, portent encore le nom d’un armateur ou d’un marchand ayant fait fortune dans le commerce triangulaire ? À l’inverse, combien d’écoles, de stations de métro ou de jardins publics portent le nom d’un Toussaint Louverture, à qui la ville de Bordeaux a très symboliquement attribué une impasse ? Où, dans l’Hexagone, la mémoire des victimes des massacres de Thiaroye (1944), de Sétif (1945) ou de Pointe-à-Pitre (1967) est-elle visible ?

N’est-il pas sidérant, dans un pays où on ose encore parler d’importation au sujet du racisme, que Martin Luther King, Malcom X, Nelson Mandela soient plus présents dans l’espace public que les figures du combat antiraciste français ? (...)

Les possibilités sont multiples. Loin de réécrire l’histoire, il s’agit de repenser nos espaces urbains afin que chacun·e s’y sente chez soi et que nous y trouvions tous et toutes notre place en tant qu’héritières et héritiers de l’histoire coloniale. (...)