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Marie-Claude Saliceti
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Libération
A Strasbourg, « courez bande de gauchistes sinon on vous bute »
Article mis en ligne le 30 mars 2018

Mercredi soir, six étudiants ont été passés à tabac sur le campus universitaire par des membres du Bastion social, un groupuscule d’extrême droite.

23 heures mercredi soir. Une rangée d’ambulances est stationnée aux abords du campus universitaire de Strasbourg. Sur le trottoir, des étudiants visiblement sonnés se tombent dans les bras. D’autres sont assis par terre, le corps endolori, cabossé. Six d’entre eux viennent de se faire passer à tabac une demi-heure plus tôt par « une vingtaine de fachos ». On a été prévenu par SMS. Alexia (1), 18 ans, n’en mène pas large. Un homme a fondu sur elle, quand d’autres lui hurlent « on va te défoncer ta sale race de gauchiste, on est du Bastion social ». Frappée au visage, elle perd l’équilibre, prend un coup dans la cage thoracique. A ses côtés, un jeune homme se tient la tête, il a reçu plusieurs coups de parapluie sur le crâne. A terre, roué de coups de pied. Il montre le parapluie, abandonné là, le manche métallique est plié en deux.

Le bar associatif L’Arcadia, ouvert par le mouvement nationaliste et identitaire Bastion social en décembre, est à 500 mètres à peine. Ses membres, pour partie des ex du GUD connus des services de police, n’avaient plus fait parler d’eux depuis leur dernière attaque, en janvier. Deux personnes et un chauffeur de tram s’étaient fait agresser après un rassemblement populaire réclamant la fermeture du local. Le soir de l’inauguration du lieu, le 9 décembre, c’est un trentenaire d’origine algérienne qui avait essuyé les coups d’une vingtaine d’hommes ultra-violents. La vague de violences a débuté à Strasbourg le soir du deuxième tour de la présidentielle, quand un groupe cagoulé a tiré au mortier sur les manifestants anticapitalistes. Mercredi soir, c’était la quatrième attaque. « Ce qui s’est passé à Montpellier, Lille, Paris, les a réveillés. Il y a un jeu de surenchère entre les fachos des différentes villes. Ils prennent confiance », souffle un étudiant.

Secours et forces de l’ordre remballent, laissant sur le boulevard les étudiants sous le choc. « Sortez à plusieurs », siffle un policier avant de monter en voiture. Entre eux, ils les surnomment « gaucho numéro 1 », « gaucho numéro 2 ». Jusqu’à six, donc.

Depuis jeudi, les étudiants occupent le palais universitaire pacifiquement contre les réformes du gouvernement : accès à l’université, fonction publique, SNCF. Aucun blocage, les cours se déroulent normalement. Après une évacuation musclée au gaz lacrymogène par des CRS le jeudi 22 mars au soir, jour de mobilisation nationale, la présidence de l’université a reconnu qu’il n’y avait eu aucune dégradation et mis à leur disposition une table dans le hall ainsi qu’un amphithéâtre. Manière de reconnaître que la réaction était sans doute disproportionnée au regard du mouvement. Alors, depuis lundi dans leur amphi, ils débattent, s’informent, tiennent leurs AG, mangent et donnent des cours de soutien. (...)

« Traitée comme une petit fille capricieuse »

La nuit a été courte. Jeudi matin, dans l’amphi occupé, on compte les blessures. Les victimes racontent. Des étudiants, quelques journalistes. Vont-ils porter plainte ? Ils hésitent. Ils n’ont pas confiance, refroidis par la réaction des policiers cette nuit. « Ils étaient indifférents, ils se moquaient de nous, prenaient les choses à la légère. J’ai l’impression que ça arrange tout le monde qu’on se fasse tabasser », explique Charles, 18 ans, un lycéen mobilisé avec les étudiants. (...)

Le président de l’université a réagi par communiqué, exprimant « toute [sa] solidarité avec les étudiants et lycéens qui ont subi ces violences ». Sur les bancs de l’amphi, adjoint au maire, écologiste, Eric Schultz, rappelle combien « la ville prend le dossier au sérieux ». Une motion a été adoptée à l’unanimité par le conseil municipal pour faire fermer le local d’extrême droite, « base arrière pour des actions violentes ». Mais le lieu est loué dans les règles à un bailleur privé. La balle est dans le camp du préfet. Il faudrait un trouble manifeste à l’ordre public pour qu’il ordonne la fermeture.