Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Reporterre
À Calais, la mairie rase les bois où se cachent les migrants
Article mis en ligne le 2 décembre 2020

La mairie de Calais a lancé une série de déboisements le long des routes et dans les zones de promenade, où les exilés ont l’habitude de camper. Elle empêche ainsi les migrants de s’installer et les repousse toujours plus loin de la frontière franco-anglaise. « On est frappé, gazé et maintenant traqué dans les bois », enrage un Soudanais.

Perché sur la crête d’un talus, entre deux arbres, Manuel déploie péniblement une bâche pour recouvrir sa tente. Ce Soudanais de 26 ans se cache ici depuis une semaine. Pour se protéger du sol humide, il a installé son abri sur un bout de carton déplié. Sous un toit de branches nues, plongé dans un épais brouillard, Manuel est à peine visible. « J’ai essayé de trouver un coin où la police ne pourra pas me voir », explique-t-il, en enfonçant un bonnet sur sa tête. Comme quelques centaines d’autres exilés depuis le premier confinement, il s’est réfugié dans les bois situés derrière le Fort Nieulay. Ce site touristique du littoral de l’agglomération de Calais est un point stratégique pour les passages clandestins. Et un lieu à évacuer pour la préfecture.

Le 13 novembre dernier, des CRS ont embarqué Manuel et 170 autres personnes vers des centres d’accueil et d’examen de la situation (CAES). À leur retour, quatre jours plus tard, le paysage du Fort avait bien changé. « Là où je dormais, tout a été rasé , s’étonne encore le jeune homme. La police a lacéré ma tente à coups de couteau et a pris mon sac à dos. C’était déjà assez difficile comme ça. Maintenant ils vont déforester, juste pour nous éloigner ? »

En son absence, les agents des services jardin de Calais ont, à la demande de l’État, abattu des centaines d’arbres et arbustes. Un peu partout, ils se sont appliqués à faire disparaître la végétation basse au pied des troncs. (...)

De certains bosquets verdoyants du Fort Nieulay ne restent aujourd’hui que des monticules de copeaux et les traces d’une brusque évacuation : des valises défoncées, des chaussures gorgées d’eau, des sacs de couchage éventrés. (...)

« Le déboisement vise clairement à dissuader les exilés de s’installer », affirme François Guennoc, vice-président de l’Auberge des Migrants. (...)

François Gemenne, chercheur à l’Université de Liège et spécialiste des migrations, y voit « une opération de communication » de la part des élus du Calaisis, qui « se sentent abandonnés par l’État » et qui chercheraient donc à « exposer le problème ». Mais le déboisement s’ajoute aussi à la longue liste des dispositifs de chasse à l’homme déjà mis en place par la ville portuaire. Une fois nue, la forêt, lieu de refuge par excellence, devient « un piège, un espace panoptique pour les personnes en fuite », analyse Dénètem Touam Bona, philosophe et auteur de Fugitif, Où cours-tu ? (PUF, 2016). Samedi 28 novembre, la mairie de Calais a d’ailleurs annoncé l’installation de six caméras de vidéosurveillance dans les environs du Fort-Nieulay — comme en février, aux abords de l’Hôpital du Virval. (...)

Des douves creusées pour inonder et empêcher le passage des migrants vers le Royaume-Uni

En déboisant les zones occupées par les exilés, la municipalité ne franchit pas seulement un cap dans sa politique d’inhospitalité, elle tend aussi à faire grandir les tensions au sein de la population. « La présence de déchets, que la ville refuse de ramasser, cultive le rejet par les Calaisiens de la migration », dit Christian Louchez, membre des associations les 4C et Environnement et patrimoines du Calaisis. (...)

Le militant est notamment à l’origine d’une pétition contre « la destruction systématique de la végétation » dans la ville. C’est notamment l’accumulation de détritus qui a poussé des riverains de la route de Gravelines, qui relie Calais à la petite commune de Marck, à rencontrer Natacha Bouchart et le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez en mai dernier. Les habitants ont réclamé une présence policière 24 h/24 et l’arrêt des distributions des associations sur la départementale. Cinq mois plus tard, trois cents exilés ont été évacués et les arbres des bois Hedde et Dubrulle, qui bordent la chaussée, ont été remplacés par de hautes clôtures. (...)

Les premiers déboisements à Calais remontent à 2015. Pour tenter de contrer les passages clandestins vers le Royaume-Uni, plus de cent hectares de végétation avaient été rasés sur et aux abords du site du tunnel sous la Manche. Des amputations en partie financées par Getlink (ex-Eurotunnel), qui exploite la zone. Les exilés se dissimulaient régulièrement derrière les feuillages, parfois durant plusieurs jours, pour guetter les camions susceptibles de leur permettre de passer la frontière. Des douves ont même été creusées, pour inonder et rendre le terrain impraticable. Désormais, ne sont plus visibles que des terrains nus cernés de grillages. « On dirait la prison d’Alcatraz », déplore Louise Druelle, artiste et militante locale. « C’est la politique de la terre brûlée, où la stratégie consiste dans ce cas à détruire toute forme d’habitat pour faire fuir. » (...)

Les exilés sont aujourd’hui acculés. Les campements autrefois installés derrière l’Hôpital du Virval se sont déplacés un peu plus au Sud. Mais là aussi, le déboisement a commencé et les forces de l’ordre y réalisent des expulsions tous les deux jours. La trentaine de tentes encore présentes ne forme plus qu’une ligne le long d’un mur en béton, sous une mince rangée de conifères. Iraniens, Syriens, Soudanais, Palestiniens pendent leurs sacs et leurs vêtements pour les empêcher de prendre l’humidité du sol, marécageux à cet endroit. Par grappes de dix à quinze, ils se frottent les mains, accroupis autour de petits feux, alimentés par le bois récupéré dans le cimetière des zones rasées ou distribué par les associations. Au loin, les chasseurs de gibier font résonner leurs coups de feu. (...)

« Mon pays est en guerre et regardez comme on nous accueille. On nous frappe, on nous gaze et maintenant on nous traque dans les bois. Rien que pour ça, je préfère aller en Angleterre. »