Malgré les dénégations systématiques du gouvernement et l’omerta compacte des médias mainstream, il est devenu extrêmement difficile de planquer sous le tapis la réalité massive du déchainement de violence dont les manifestants — et même les malheureux passants « innocents »1 — sont les victimes récurrentes et incontestables.
Le travail patient d’un journaliste méticuleux et engagé comme David Dufresne2 — qui compile patiemment la recension des violences policières autour des gilets jaunes et prend le temps de les vérifier — n’y est surement pas pour rien. Tout comme il faut saluer le quadrillage de terrain inlassable des journalistes citoyens qui filment, racontent et mangent de la tonfa samedi après samedi.
Comme je l’ai écrit, le mouvement des gilets jaunes est un révélateur sans fard de l’état réel et concret de la démocratie et donc des rapports de force en présence dans le champ social, ce qui devrait tous nous alarmer au plus haut point, quel que soit en fait notre bord politique de rattachement. Cependant — et à mon étonnement général —, cette épiphanie en jaune fluo ne parvient pas réellement à sortir du cadre imposé par les discours politiques et à surtout remettre en perspective les conditions de vie générales qui se sédimentent ces dernières décennies et plus particulièrement le sort qui est fait à nos concitoyens dits « de banlieue ».
« Les gens de la BAC sont en guerre, notamment avec les gens des cités. »
Quand David Dufresne analyse longuement l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre à la française, il parle bien de l’émergence d’une manière spécifique de traiter l’ensemble des manifestants — voire même toute personne s’aventurant sur l’espace public à un moment inopportun — comme sont déjà traitées depuis des années certaines populations bien ciblées, et ce, dans une indifférence quasi générale. (...)
À l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur le mouvement français des gilets jaunes, où l’on s’émeut de la violence qui leur est infligée jusqu’au cœur de cette Europe que l’on pensait pourtant nettement plus indifférente au sort du peuple qu’à celui des banques, où même Amnesty International en est à condamner la France pour sa violence policière, comme la derrière des républiques bananières, le fait que les forces de l’ordre humilient, mutilent et tuent depuis des années en totale impunité devrait tous nous faire réagir ou tout au moins percuter sur certaines vérités pas très bonnes à s’avouer. (...)
Ce qui étonne un peu, c’est que tout le monde s’imaginant dans la fameuse classe moyenne, et considérant que la matraque et la zonzon sont des affaires de gueux, de basanés, bien peu de gens se sentaient concernés par les dérapages et bavures de la police ou la justice d’abattage, à la tête (ou au portefeuille) du client !
Mais là, il devient de plus en plus évident que la guerre des classes est entrée dans une phase intensive et que les dominants ont une définition de plus en plus large de ce que sont les surnuméraires, c’est-à-dire tous ceux qui, de leur point de vue, ne leur servent rigoureusement plus à rien et sont donc à passer en pertes et profits.