Qu’ils paraissent loin, les espoirs suscités par la Thawra, le soulèvement libanais de la fin 2019. Des centaines de milliers de personnes ont pris les rues du pays afin de réclamer le départ de l’ensemble de la classe politique. « Ils s’accrochent à leur pouvoir, mais nous aussi nous nous accrochons. Comment ne pas être optimistes ? », nous confiait alors un manifestant. Mais en vain : deux ans plus tard, l’oligarchie est toujours à son poste et le Liban se trouve dans une situation d’effondrement accéléré. Les habitants manquent de tout — ici et là, c’est même la famine.
C’est un sinistre symbole auquel les Libanais et les Libanaises sont désormais habitués. Depuis les épisodes les plus tendus du soulèvement initié en octobre 2019, les élites du pays se sont barricadées dans les grands centres du pouvoir. Ici, en plein cœur de la capitale, une barrière de protection en béton maintient à bonne distance les manifestants du parlement. Un « mur de la honte », comme l’appellent beaucoup de Beyrouthins, qui témoigne de l’indifférence générale de la classe dirigeante face aux revendications d’un peuple à bout de souffle. (...)
Depuis le début de l’été 2021, le Liban vit la pire phase de la pire crise économique de son histoire. Au mois d’août, un dollar américain s’échangeait contre plus de 20 000 livres libanaises, alors que le cours officiel, fixé par la Banque centrale, demeurait stable à 1 500 livres — un taux qui a prévalu pendant près de vingt ans. Conséquence : le taux d’inflation qui atteignait 84,3 % en 2020 devrait passer à 100 %, selon les récentes projections. Dans les supermarchés, les prix des produits non subventionnés par l’État se sont envolés dans des proportions dramatiques, devenant inaccessibles à l’écrasante majorité de la population. (...)
Les économies que beaucoup de Libanais avaient placées dans les banques ont purement et simplement disparu. Les retraits en dollars sont impossibles, et ceux en livres libanaises rationnés. (...)
Alors que la Banque mondiale a classé le « naufrage libanais » parmi l’une des « trois crises majeures qu’a connu le monde depuis 1850 », c’est désormais plus de 78 % de la population qui évolue sous le seuil de pauvreté. (...)
Aux alentours des rares stations-service ouvertes, d’immenses files d’attente se créent et paralysent un trafic déjà dense. Après plusieurs heures d’attente, les plus chanceux repartent avec quelques litres d’essence, d’autres avec rien. Une pénurie nationale de carburant qui a des conséquences parfois tragiques : les accrochages mortels entre automobilistes se sont multipliés ces dernières semaines. Et le pire semble à venir : la Banque centrale du Liban, faute de réserves, a annoncé qu’elle ne pourrait plus subventionner au taux actuel les importations de carburants, ce qui pourrait impliquer une hausse de plus de 300 % des prix à la pompe. Pendant ce temps, des pétroliers stationnent toujours à proximité des côtes, et le marché noir — principalement à destination de la Syrie — continue de fonctionner à plein régime. (...)
En ce mois d’août 2021, les coupures de courant oscillaient entre vingt-deux et vingt-trois heures par jour. Une double peine : alors que de nombreuses boutiques, restaurants et centres commerciaux ont dû fermer leurs portes en l’absence de transports publics et de carburant, beaucoup de Libanais sont bloqués à leur domicile, avec pour seule activité un lien social dépendant de la durée des batteries de leurs appareils électroniques. (...)
Avec en moyenne huit milliards de dollars de revenus annuels, soit 12 % du PIB, le tourisme est une activité vitale pour le Liban. La pandémie de Covid-19, additionnée à la crise économique, a mis le secteur à l’arrêt complet. (...)
Un an après ce qui demeure l’une des plus grosses explosions non nucléaires de l’histoire de l’humanité, justice n’est pas faite. Pire, l’enquête avance à pas de fourmi. Seules dix-sept personnes ont pour l’heure été inculpées : des employés et des dirigeants du port, mais aucun des hauts responsables de l’État libanais, réfugiés derrière leur immunité. (...)
La colère est d’autant plus immense que cette explosion a laissé de profondes cicatrices : certaines sont visibles au premier regard, d’autres sont plus pernicieuses, enfouies. C’est une réalité : plusieurs centaines de milliers de personnes souffrent aujourd’hui d’un profond traumatisme lié à la catastrophe. « Cette souffrance est interminable. Sans justice, nous ne pourrons jamais faire deuil », nous dit Carmen, sœur de l’une des victimes. (...)
Le personnel soignant de Beyrouth, déjà mis à rude épreuve durant la pandémie, est encore marqué par les scènes qui ont suivi l’explosion. C’est pour eux un puits sans fond : alors qu’il leur est impossible de continuer d’importer des produits médicaux, alors que les traitements lourds de certains patients ont dû être suspendus, les établissements font face à une menace de black-out électrique. (...)
Au milieu du mois d’août, l’image d’infirmiers contraints de pousser une ambulance en panne d’essence a fait le tour du monde.