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L’Inde sous la menace nationaliste
Article mis en ligne le 26 mai 2019

Les résul­tats des élec­tions légis­la­tives en Inde viennent de tom­ber : une large majo­ri­té de voix se sont por­tées vers le par­ti natio­na­liste hin­dou, le BJP, recon­dui­sant son lea­der Narendra Modi au poste de Premier ministre pour un second man­dat de cinq ans. Le pro­jet dont il est por­teur, fon­dé sur l’hindouisme poli­tique, ne cor­res­pond évi­dem­ment pas à la vision que les pères fon­da­teurs de l’Inde — Gandhi, Nehru et Ambedkar — avaient déve­lop­pée pour leur pays après avoir conquis l’indépendance, en 1947. Mais l’idéologie qu’il répand au sein de la socié­té et la stra­té­gie de divi­sion com­mu­nau­taire auquel il recourt s’enracine dans une his­toire longue, qui a vu se main­te­nir au pou­voir, des siècles durant, une élite de caste.

L’Inde pré­sente une réa­li­té sociale bien spé­ci­fique : en plus de la tra­di­tion­nelle hié­rar­chie de classes, elle s’appuie sur un sys­tème de castes qui remonte à la haute Antiquité, quand des groupes venus de Perse — les Aryens1 ou Indo-Iraniens — arri­vèrent aux fron­tières de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Inde et chas­sèrent vers le sud la popu­la­tion autoch­tone de la val­lée de l’Indus. Les membres de la classe diri­geante ne tar­dèrent pas à se faire appe­ler les arya ; quant aux non-Aryens, ils furent dénom­més dasa (« esclaves »). C’est de là que date le début de la stra­ti­fi­ca­tion de la socié­té, fon­dée sur la place prise par cha­cun dans le pro­ces­sus de pro­duc­tion. Au fil des siècles, la socié­té indienne se divi­se­ra en quatre groupes endo­games appe­lés jati (« castes ») (...)

« La hié­rar­chie des indi­vi­dus, fon­dée sur leur nais­sance et leur pro­fes­sion, a sur­vé­cu aux réformes sociales et aux rema­nie­ments poli­tiques au cours de l’Histoire. » (...)

L’arrivée des inva­sions isla­miques dans le nord de l’Inde après le Xe siècle a consi­dé­ra­ble­ment modi­fié l’ethos cultu­rel et reli­gieux de la popu­la­tion. Un grand nombre de castes infé­rieures se sont alors conver­ties à l’islam, prin­ci­pa­le­ment en rai­son de l’oppression qu’exerçait sur elles l’hindouisme. La conver­sion for­cée, pour ins­tau­rer un rap­port de sou­mis­sion, et la conver­sion volon­taire par les membres de la classe diri­geante, pour se par­ta­ger le pou­voir, sont d’autres rai­sons de ce ral­lie­ment à l’islam.
Le « Raj britannique » et la lutte pour l’indépendance

Lorsque les Européens arrivent en Inde, avec l’objectif affi­ché d’y faire com­merce — et celui, inavoué, de se livrer au pillage et de trou­ver de l’or —, le pays est divi­sé en plu­sieurs royaumes. Avant l’acquisition pro­gres­sive de la majeure par­tie du ter­ri­toire indien par les Britanniques, per­sonne n’a encore gou­ver­né l’ensemble de ce gigan­tesque ter­ri­toire6. En 1757, la Compagnie bri­tan­nique des Indes orien­tales entre­prend de colo­ni­ser et diri­ger le sous-conti­nent afin de s’approvisionner à bas prix en matières pre­mières — entraî­nant ain­si, en Europe, la révo­lu­tion indus­trielle. L’expansion de la Compagnie dans toute l’Inde sus­cite un mécon­ten­te­ment géné­ral chez les rois à la tête de divers petits royaumes, bien que cer­tains sou­tiennent les Britanniques en échange d’un appui mili­taire afin d’affronter leurs rivaux (...)

Les assem­blées légis­la­tives des pro­vinces admi­nis­tra­tives de l’Inde bri­tan­nique déli­mitent arbi­trai­re­ment des ter­ri­toires de façon à ce que des com­mu­nau­tés soient repré­sen­tées plu­tôt que des indi­vi­dus. Cette divi­sion des com­mu­nau­tés entre elles est fon­dée exclu­si­ve­ment sur la reli­gion, et part du prin­cipe que toutes les classes et castes d’une même com­mu­nau­té reli­gieuse ont des inté­rêts simi­laires. Inquiets à l’idée d’une nou­velle révolte des classes infé­rieures, les Britanniques adoptent la poli­tique du « divi­ser pour mieux régner8 » (...)

Afin d’empêcher que les colo­ni­sés ne s’organisent, les Britanniques encou­ragent les divi­sions (...)

« L’influence du socia­lisme tel qu’il est por­té par Nehru et Ambedkar alarme les élites hin­doues, inquiètes à l’idée de perdre leur pou­voir. » (...)

L’essor conjoint de l’Hindutva et du capitalisme

« Le vote par reli­gion devient la norme et la méthode la plus effi­cace pour accé­der au pou­voir, bien que cela soit inter­dit par la Constitution. » (...)

Les forces de l’Hindutva ne sont pas seule­ment réac­tion­naires, elles sont aus­si contre-révo­lu­tion­naires. L’intégralité de leur pro­gramme poli­tique est cen­tré sur le concept d’Hindu Rashtra (« nation hin­doue »), où quelques per­sonnes appar­te­nant au Sangh Parivar et à l’oligarchie indus­trielle décident ensemble de la poli­tique de l’État — même si, pour le moment, le pou­voir est concen­tré dans les mains du seul Modi. Un autre élé­ment impor­tant tient à la façon dont le sys­tème de castes est cen­tral dans l’hindouisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé. Le natio­na­lisme expan­sif adop­té par les forces de l’Hindutva vise en effet à reve­nir aux anciennes hié­rar­chies, confor­mé­ment au concept vague et tra­ves­ti d’« huma­nisme inté­gral » que mobi­lisent leurs idéo­logues. Revenir sur les bou­le­ver­se­ments sociaux et poli­tiques qu’a connus l’Inde depuis son indé­pen­dance, créer une contre-révo­lu­tion sociale, recou­rir à la ter­reur contre qui­conque rêve d’une socié­té moins inéga­li­taire et appli­quer des lois sur la sédi­tion vis-à-vis de ceux qui dénoncent les injus­tices sociales ne peut conduire à aucune forme d’équilibre social. Une situa­tion par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse se pro­file plu­tôt, sans pers­pec­tives ni poten­tiel pro­gres­siste, condam­nant l’Inde à rejoindre le rang des pré­ten­dus « États défaillants » — à l’instar de son voi­sin immé­diat le Pakistan. Le pays rede­vien­drait un ensemble d’États divi­sés par la langue, la caste et la reli­gion, se que­rel­lant fré­quem­ment entre eux. (...)

Il est donc essen­tiel qu’un col­lec­tif consti­tué d’éléments pro­gres­sistes fédère les classes oppri­mées et s’oppose à l’assaut mené par les par­ti­sans de l’Hindutva contre les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques sous cou­vert de natio­na­lisme. Compte tenu de la frag­men­ta­tion actuelle de l’opposition, il est très peu vrai­sem­blable que cela se pro­duise dans un ave­nir immé­diat. La chute de Modi est tou­te­fois plus pro­bable qu’on ne le pense en rai­son de ses dif­fé­rends avec le Sangh Parivar, d’ores et déjà mani­festes : le Sangh n’apprécie pas les ten­dances auto­ri­taires du Premier ministre, ni sa réti­cence à par­ta­ger le pou­voir. Mais son inca­pa­ci­té à trou­ver une alter­na­tive à Modi, com­bi­née à la mise à l’écart de toutes les alter­na­tives pos­sibles par Modi lui-même, a abou­ti à une impasse. Le Premier ministre aura du mal à conser­ver le pou­voir sans l’aide du Sangh, et le Sangh aura beau­coup de mal à trou­ver un autre diri­geant de la sta­ture dudit ministre, dont le sang-froid s’avère néces­saire pour que l’Inde se rap­proche d’une « nation hin­doue ». (...)