Les résultats des élections législatives en Inde viennent de tomber : une large majorité de voix se sont portées vers le parti nationaliste hindou, le BJP, reconduisant son leader Narendra Modi au poste de Premier ministre pour un second mandat de cinq ans. Le projet dont il est porteur, fondé sur l’hindouisme politique, ne correspond évidemment pas à la vision que les pères fondateurs de l’Inde — Gandhi, Nehru et Ambedkar — avaient développée pour leur pays après avoir conquis l’indépendance, en 1947. Mais l’idéologie qu’il répand au sein de la société et la stratégie de division communautaire auquel il recourt s’enracine dans une histoire longue, qui a vu se maintenir au pouvoir, des siècles durant, une élite de caste.
L’Inde présente une réalité sociale bien spécifique : en plus de la traditionnelle hiérarchie de classes, elle s’appuie sur un système de castes qui remonte à la haute Antiquité, quand des groupes venus de Perse — les Aryens1 ou Indo-Iraniens — arrivèrent aux frontières de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Inde et chassèrent vers le sud la population autochtone de la vallée de l’Indus. Les membres de la classe dirigeante ne tardèrent pas à se faire appeler les arya ; quant aux non-Aryens, ils furent dénommés dasa (« esclaves »). C’est de là que date le début de la stratification de la société, fondée sur la place prise par chacun dans le processus de production. Au fil des siècles, la société indienne se divisera en quatre groupes endogames appelés jati (« castes ») (...)
« La hiérarchie des individus, fondée sur leur naissance et leur profession, a survécu aux réformes sociales et aux remaniements politiques au cours de l’Histoire. » (...)
L’arrivée des invasions islamiques dans le nord de l’Inde après le Xe siècle a considérablement modifié l’ethos culturel et religieux de la population. Un grand nombre de castes inférieures se sont alors converties à l’islam, principalement en raison de l’oppression qu’exerçait sur elles l’hindouisme. La conversion forcée, pour instaurer un rapport de soumission, et la conversion volontaire par les membres de la classe dirigeante, pour se partager le pouvoir, sont d’autres raisons de ce ralliement à l’islam.
Le « Raj britannique » et la lutte pour l’indépendance
Lorsque les Européens arrivent en Inde, avec l’objectif affiché d’y faire commerce — et celui, inavoué, de se livrer au pillage et de trouver de l’or —, le pays est divisé en plusieurs royaumes. Avant l’acquisition progressive de la majeure partie du territoire indien par les Britanniques, personne n’a encore gouverné l’ensemble de ce gigantesque territoire6. En 1757, la Compagnie britannique des Indes orientales entreprend de coloniser et diriger le sous-continent afin de s’approvisionner à bas prix en matières premières — entraînant ainsi, en Europe, la révolution industrielle. L’expansion de la Compagnie dans toute l’Inde suscite un mécontentement général chez les rois à la tête de divers petits royaumes, bien que certains soutiennent les Britanniques en échange d’un appui militaire afin d’affronter leurs rivaux (...)
Les assemblées législatives des provinces administratives de l’Inde britannique délimitent arbitrairement des territoires de façon à ce que des communautés soient représentées plutôt que des individus. Cette division des communautés entre elles est fondée exclusivement sur la religion, et part du principe que toutes les classes et castes d’une même communauté religieuse ont des intérêts similaires. Inquiets à l’idée d’une nouvelle révolte des classes inférieures, les Britanniques adoptent la politique du « diviser pour mieux régner8 » (...)
Afin d’empêcher que les colonisés ne s’organisent, les Britanniques encouragent les divisions (...)
« L’influence du socialisme tel qu’il est porté par Nehru et Ambedkar alarme les élites hindoues, inquiètes à l’idée de perdre leur pouvoir. » (...)
L’essor conjoint de l’Hindutva et du capitalisme
« Le vote par religion devient la norme et la méthode la plus efficace pour accéder au pouvoir, bien que cela soit interdit par la Constitution. » (...)
Les forces de l’Hindutva ne sont pas seulement réactionnaires, elles sont aussi contre-révolutionnaires. L’intégralité de leur programme politique est centré sur le concept d’Hindu Rashtra (« nation hindoue »), où quelques personnes appartenant au Sangh Parivar et à l’oligarchie industrielle décident ensemble de la politique de l’État — même si, pour le moment, le pouvoir est concentré dans les mains du seul Modi. Un autre élément important tient à la façon dont le système de castes est central dans l’hindouisme institutionnalisé. Le nationalisme expansif adopté par les forces de l’Hindutva vise en effet à revenir aux anciennes hiérarchies, conformément au concept vague et travesti d’« humanisme intégral » que mobilisent leurs idéologues. Revenir sur les bouleversements sociaux et politiques qu’a connus l’Inde depuis son indépendance, créer une contre-révolution sociale, recourir à la terreur contre quiconque rêve d’une société moins inégalitaire et appliquer des lois sur la sédition vis-à-vis de ceux qui dénoncent les injustices sociales ne peut conduire à aucune forme d’équilibre social. Une situation particulièrement dangereuse se profile plutôt, sans perspectives ni potentiel progressiste, condamnant l’Inde à rejoindre le rang des prétendus « États défaillants » — à l’instar de son voisin immédiat le Pakistan. Le pays redeviendrait un ensemble d’États divisés par la langue, la caste et la religion, se querellant fréquemment entre eux. (...)
Il est donc essentiel qu’un collectif constitué d’éléments progressistes fédère les classes opprimées et s’oppose à l’assaut mené par les partisans de l’Hindutva contre les institutions démocratiques sous couvert de nationalisme. Compte tenu de la fragmentation actuelle de l’opposition, il est très peu vraisemblable que cela se produise dans un avenir immédiat. La chute de Modi est toutefois plus probable qu’on ne le pense en raison de ses différends avec le Sangh Parivar, d’ores et déjà manifestes : le Sangh n’apprécie pas les tendances autoritaires du Premier ministre, ni sa réticence à partager le pouvoir. Mais son incapacité à trouver une alternative à Modi, combinée à la mise à l’écart de toutes les alternatives possibles par Modi lui-même, a abouti à une impasse. Le Premier ministre aura du mal à conserver le pouvoir sans l’aide du Sangh, et le Sangh aura beaucoup de mal à trouver un autre dirigeant de la stature dudit ministre, dont le sang-froid s’avère nécessaire pour que l’Inde se rapproche d’une « nation hindoue ». (...)