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Hélas, Guy Debord avait raison et Donald Trump le prouve
Article mis en ligne le 24 janvier 2017
dernière modification le 20 janvier 2017

Dans « La Société du spectacle », publié il y a pile cinquante ans cette année, Guy Debord semblait avoir anticipé le spectacle politique auquel nous assistons, des marches du Capitole à la cérémonie des Golden Globes.

La semaine dernière, à l’occasion de la remise d’une récompense pour l’ensemble de sa carrière aux Golden Globes, Meryl Streep a électrisé l’assistance en évoquant la plus stupéfiante performance d’acteur des derniers mois : le moment où celui qui n’était encore que le candidat républicain à la présidence, Donald Trump, s’est moqué d’un reporter handicapé du New York Times. C’était terrifiant, a-t-elle noté, parce que c’était efficace ; encore plus terrifiant, « ce n’était pas dans un film, c’était dans la vraie vie ». (...)

Émouvants et sincères, les mots de Streep ont donné voix à la déprime des progressistes dans le monde entier. Mais ils ont aussi capturé le dilemme face auquel nous nous trouvons, qui nous voit confondre la sincérité avec l’authenticité et l’émotion avec des images émouvantes. Ce même dilemme que, il y a cinquante ans, Guy Debord avait disséqué dans son livre La Société du spectacle, complété ensuite en 1988 par ses Commentaires sur la société du spectacle.

Si la formule en elle-même est devenue un cliché, elle ne diminue pas la pertinence du livre. Au contraire, sa transformation en cliché –et même en un genre de produit– renforce la compréhension tragique qu’avait Debord de la vie postmoderne. Elle se concentre non pas sur les différences, mais plutôt sur les ressemblances entre Streep et Trump –ou, plus précisément, entre les images qu’ils sont devenus. S’il ne s’était pas suicidé en 1994, Debord aurait pu dire que le très récompensé La La Land, film où les paroles de chanson et l’amour comme la vie sont mis en scène, est devenu everyone’s land, la terre de chacun. (...)

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »
(...)

L’« image », pour Debord, arbore le même poids économique et existentiel que la « marchandise » chez Marx. Comme des profanateurs de sépultures, ces phénomènes ont piraté ce que nous appelions autrefois, avec une naïveté touchante, la réalité. Ce que nous considérions comme la nature authentique des produits que nous fabriquons de nos mains, ou des relations que nous entretenons de nos mots, a été tranquillement retiré de nos vies et remplacé par leur simulacre. (...)

Tendant son doigt dans notre direction, Debord annonce que nous sommes moins les victimes de cet état des choses que ses victimes consentantes. Affalés devant cette parade incessante d’images, nous accordons notre attention et notre approbation au spectacle. Comme il l’a écrit, celui-ci est « le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne ». Mais il s’agit d’autre chose que de passivité : d’une forme d’acquiescement, dans lequel nous nous prêtons nous-mêmes au spectacle. Nous sommes davantage que des spectateurs inertes, et le spectacle est davantage que ce qui occupe un écran plat ou un écran géant. Au lieu de cela, les images sont venues occuper nos propres vies elles-mêmes, des vies dont nous avons accepté de n’être que des figurants. Les espaces publics –l’agora– n’existent plus.
(...)