À rebours de leur institution, des enseignants-chercheurs appellent à refuser d’utiliser l’IA générative. Au nom de l’écologie et du besoin de reprendre la main face à une technologie imposée à marche forcée.
La revendication ne vient pas du mouvement technocritique, mais de scientifiques français de toutes disciplines, mathématiques, informatique ou encore histoire. Leur manifeste intitulé Face à l’IA générative, l’objection de conscience, lancé en décembre 2025, a recueilli six mois plus tard 3 200 signatures de membres de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et de l’éducation nationale. « Nous ne les utiliserons pas, à moins d’y être expressément contraint·es, dans nos cours, dans nos communications, dans nos recherches, dans nos activités administratives », s’engagent les signataires.
Le cas de conscience n’est pas pris à la légère. L’IA générative est déclarée « incompatible avec les valeurs de rationalité et d’humanisme » que leurs métiers sont censés représenter. En particulier le gouffre en énergie et autres ressources nécessaires à ces technologies, incompatible avec les engagements internationaux sur le climat et la protection du vivant (...)
Écrits puis évalués par IA
La nécessité de réagir s’est d’abord imposée dans leur activité d’enseignement, explique Olivier Lefebvre, auteur du manifeste. L’IA générative bouleverse en effet largement les pratiques d’apprentissage alors que la machine a réponse à tout : elle peut préparer les cours, faire les devoirs, faire les corrections… (...)
L’IA générative vient aussi exacerber certaines dérives de la recherche, en particulier la course aux publications scientifiques, principale mesure de la valeur d’un chercheur. Les éditeurs scientifiques croulent sous les soumissions d’articles écrits par IA, puis évalués par IA.
« Il y a une incitation très forte à prendre l’argent et à foncer sur l’IA » (...)
« Stopper ce qui peut encore l’être » (...)
Sachant que la vitesse de déploiement de l’IA générative est sans équivalent dans l’histoire des technologies : ChatGPT atteignait 1 million d’utilisateurs seulement quelques jours après son lancement.
Informatique low-tech
« Beaucoup de tribunes sur les dangers de l’IA appellent à mieux la cadrer et la contrôler. Mais la question ne me semble pas là. C’est renégocier sa présence elle-même qui est nécessaire », commente Olivier Michel. Il admet que les enseignants-chercheurs sont dans une position privilégiée pour se permettre ce refus (...)
Les auteurs du manifeste se veulent porteurs d’une approche technocritique qui ne soit pas technophobe : les chercheurs pointent des voies intéressantes d’un numérique et d’IA sobres. (...)
Olivier Michel cherche aussi une informatique low-tech. Comme son projet d’un petit data center construit à partir du stock de vieux ordinateurs mis au rebu par l’université, alimenté par des panneaux photovoltaïques. (...)
Depuis sa sortie, le manifeste n’a pas fait réagir les institutions de recherche. Mais Olivier Lefebvre se réjouit des premiers échos, comme une rencontre avec l’école doctorale de Toulouse, sensible à leur critique de l’utilisation de l’IA générative dans un manuscrit de thèse. (...)
À ceux qui pensent que leur bataille est perdue d’avance, les objecteurs répondent que leur résistance consiste « à s’opposer à ce qui contrevient à nos valeurs fondamentales non pas parce que l’on pense que l’on va “gagner”, mais parce que l’on a la certitude que c’est ce qui est juste et digne, ici et maintenant ».