Nous sommes des ami·es de Sahil, chercheur·ses, journalistes, militant·es et ennemi·es féroces des politiques meurtrières des frontières. Imprégnées par une « digne rage » comme le disent si bien les Zapatistes, ces paroles sont les nôtres.
Lundi 12 juillet 2021, nous avons appris le suicide de Sahil, dans son appartement de Patissia (Athènes). Sahil avait 24 ans et travaillait à Teleperformance. Du Jammu-et-Cachemire, en passant par l’Inde jusqu’en Europe, des politiques d’épuisement et d’asphyxie lui ont rendu la vie impossible. Sahil était un battant ; il nous faisait tellement rire et prenait toujours soin des autres. Notre ami rêvait d’être un top modèle, de rencontrer l’amour. Sa mort n’est pas un accident.
Sahil, nous t’écrivons. Cela faisait plusieurs jours que tu ne nous répondais plus. Plusieurs jours que tu t’étais pendu. Évidemment, nous ne t’en voulons pas. Nous savons quels sont les (ir)responsables et les politiques qui devraient brûler dans le feu de notre rage. La police, intraitable bras armé de l’État, t’aura sali et oppressé jusque dans la mort. Devant l’immeuble où tu habitais, l’officier nous a « accueillis » en nous demandant si tu avais des « problèmes psychiatriques » :
– Non, sa demande d’asile vient d’être rejetée.
– Il s’est suicidé juste pour ça ?
– Pas de famille, pas d’asile, pas de papiers. Il avait perdu le droit de travailler. Il ne sortait plus depuis des mois parce que la police est partout dans la rue avec les opérations « scoupa » (1) (littéralement opérations « coup de balais », qui se réfère au harcèlement policier des « sans-papiers » en Grèce, ndlr).
– Juste pour ça ?
« JUSTE POUR ÇA ? ». Ces 3 mots résonnent avec une terrible violence dans nos têtes. Il vous faut plus que cela ?
En dépit des risques, tu continuais à te soulever en dénonçant auprès de l’ONU les crimes des autorités indiennes contre la population du Jammu-et-Cachemire.
L’enfermement et l’isolement progressifs dont tu as souffert Sahil, ces dernières années, était une mort à petit feu. Tu as d’abord été piégé par les frontières nationales. Le Maire d’Athènes, Bakoyannis, promoteur des « villes accueillantes » assure pourtant que les personnes migrantes “are not stuck in Athens” (2). Pendant deux ans, tu as récolté de l’argent, des informations et du courage pour accomplir le passage de plus en plus dangereux de frontières militarisées. Sahil, même au sein de ce territoire national, d’autres frontières t’ont étouffé : certains lieux ou régions d’Athènes t’étaient tacitement interdites par le harcèlement policier (3) et la menace des attaques fascistes. Comme tu nous le disais, ce n’est pas ta carte de demandeur d’asile qui aurait pu te protéger entre les mains de la police. Tu prenais pour autant ce risque en allant travailler tous les jours en Teleperformance au Pirée. L’enfermement par la terreur d’Etat s’est accentué lors du confinement et l’intensification du harcèlement policier. Ajoutons à cela, la violence du travail légal, exacerbée par le télé-travail. (...)
Ajoutons, les violences institutionnelles et l’attente insoutenable d’une « régularisation » des vies, comme la tienne, considérées donc comme « irrégulières », « indésirables », « étrangères au corps national ». C’est-à-dire se battre quotidiennement pour obtenir le moindre rendez-vous ou papier. Ta vie présente et future était suspendue à des décisions longues et opaques qui bouffaient ton énergie et rongeaient tes pensées (4).
Ajoutons ta route migratoire, Sahil : la prison qu’on appelle « Centre pour demandeurs d’asile » en Serbie ; les persécutions racistes allant jusqu’à la torture que t’ont fait subir plusieurs hommes indiens. Cette image d’objet sexuel, en tant que jeune homme musulman cachemiri, t’a suivi jusqu’à Athènes, dans ses rues, dans ses bus, ses commerces, etc. Il y a également eu le racisme et la corruption des autorités indiennes contre lesquelles tu as dû te battre pour obtenir des papiers. En dépit des risques, tu continuais à te soulever en dénonçant auprès de l’ONU les crimes de ces dernières contre la population du Jammu-et-Cachemire (...)
absolument aucune famille n’est épargnée par le deuil de guerre. Des vies malmenées, brinquebalées, bricolées, car tou.tes devront trancher, à un moment, entre l’enfermement à ciel ouvert au Cachemire ou la douleur de l’exil. À la mort crûe, s’ajoutent du reste les sévices, les traumatismes, la subalternisation permanente des Cachemiri.es. À l’instar du parcours de ta mère, que la violence sociale la misogynie et le patriarcat ont enfermée dans le stigmate de « femme de mauvaise vie » et amenée à se suicider, elle aussi. Et t’ont conduit toi, dans la foulée de cet arrachement affectif, au déracinement en quittant ce sol natal que vous avez tant de fierté et de bonheur à raconter. (...)
De cet éden, pourtant vanté dans le cinéma indien des années 1960, New Delhi a donc fait un enfer pour ses habitant.es. Entre 1990 et 2015, plus de 17 000 Cachemiri.es avaient trouvé la mort sous ce régime de « maintien de la sécurité ». Avec les répressions de 2016 et 2019, on peut sans difficulté augmenter ce chiffre de quelques milliers. Par ailleurs, plus de 8 000 personnes demeurent, à ce jour, « disparu.es ». (...)
Des « Folles de Mai » argentines aux « Half-Widows » du Cachemire, l’arbitraire et la violence revêtent donc les mêmes habits : disposer des corps comme s’ils n’étaient que bouts de chair comptables, administrables, disciplinables. Car c’est ainsi que sont faits les carnages à bas bruit : de lois et de fusils. Au Cachemire, cette situation perdure depuis plus de trente ans, dans l’indifférence générale en Inde comme dans le reste du monde – et à l’image de nombreux autres conflits (que l’on veut) « oubliés (r) ».
Face à ce silence assourdissant, tes signalements répétés et inlassables Sahil, tel Sisyphe, prennent tout leur sens. Tes efforts, ta mobilisation et ta rage à faire de ce mutisme organisé un vacarme contestataire viennent rejoindre ceux de tes frères et sœurs et participent de ton identité de Cachemiri. Les mots de la lutte coulent dans votre sang. En dépit de la solitude extrême que tu as pu ressentir, ils te relient pour toujours et irrémédiablement à ta communauté ethnique d’origine, éclatée dans l’exil, mais dont les contestations rallient ses membres au Cachemire comme en diaspora, et dont tu faisais toi aussi pleinement partie. (...)
Nous sommes du côté de la vie, aux côtés de celles et ceux qui luttent par et pour leur vie digne et celles des autres. Nous serons à jamais les ennemi.es des politiques mortifères de l’État et du capitalisme, de celles et ceux qui les pensent, les défendent, les « mettent en œuvre » et s’engraissent de leurs chiffres d’affaires. La lutte et la résistance passent par nos réseaux d’entr’aide mutuelle. Quand la criminalisation étouffe la vie des exilé.es et des solidaires, il devient vital d’agir hors du cadre légal. Nos actions doivent être internationalistes, plurielles et solidaires. (...)