Une étude de France Stratégie publiée en juin 2020 refait surface sur les réseaux sociaux via des comptes d’extrême-droite et alimente, selon certains responsables comme le vice-président du RN Jordan Bardella, l’idée d’un grand remplacement en France. À tort
Depuis plusieurs jours, des comptes Twitter d’extrême droite se targuent de découvrir "la vérité" sur l’immigration en France. Ils font circuler une étude de France Stratégie (institution rattachée à Matignon), censée valider la théorie du "grand remplacement", cette idée complotiste d’extrême droite popularisée par l’écrivain condamné en justice en 2014 pour provocation à la haine, Renaud Camus, selon laquelle une population française "de souche" serait volontairement en train d’être remplacée par celle issue de l’immigration. Pour le vice-président du Rassemblement national, Jordan Bardella, ce document publié en juin 2020 et qui ressort de façon impromptue à moins d’un an de la présidentielle, illustre parfaitement l’idée "un changement de population, inédit dans notre histoire par sa rapidité et son ampleur." Qu’en est-il vraiment ?
Une réelle croissance des populations immigrées
Il faut d’abord préciser que l’étude en question s’intéresse surtout à la ségrégation résidentielle, soit les inégalités de répartition dans les territoires de différentes catégories de population, en fonction de l’âge, de la catégorie socio-professionnelle, ou encore de l’origine. L’attention est aujourd’hui focalisée sur cette dernière catégorie de données, car elles montrent, cartes à l’appui, que depuis plus de trente ans, la part des immigrés extra-européens en France augmente. Ils étaient un peu plus de 3 millions selon le dernier recensement de 2018, contre 2,2 millions en 2008, comme le précisent les données de l’Insee, sur lesquelles se base l’étude.
Au niveau national, l’Insee expliquait également en avril dernier que "depuis 2006, la contribution annuelle des immigrés à la croissance démographique est en hausse" (et "cela s’explique notamment par une moindre croissance de la population non-immigrée"), et qu’en 2017 notamment "44 % de la hausse de la population provient des immigrés" (soit 139 000 personnes), contre 28% en 2006. Les pourcentages de ces populations progressent, en très grande majorité dans et autour des plus grandes agglomérations, à Paris bien sûr, dans l’Île-de-France plus globalement, dans le nord-est de la région, en Seine Saint Denis en particulier. A Villetaneuse, La Courneuve et Aubervilliers par exemple, au moins 70% des moins de 18 ans sont immigrés ou des enfants d’immigrés extra-européens. A titre de comparaison, ils sont 10% à Bayonne.
Un métissage plus qu’un remplacement
Si autant d’immigrés se trouvent à Paris et dans sa banlieue, c’est avant tout lié au fait que l’Ile-de-France est une porte d’entrée historique de l’immigration dans le pays. A cela, il faut préciser que la répartition des migrants sur le territoire est également liée au marché de l’emploi, au marché de l’immobilier, ainsi qu’au fait que ces personnes vont en majorité s’installer là où vivent déjà des populations d’origine étrangère.
Mais des démographes comme Hervé Le Bras invitent également à analyser en détail les statistiques. (...)
D’un point de vue démographique, cela montre une augmentation de la formation de couples mixtes dans ces régions, non pas un éventuel "remplacement" de population comme s’en inquiète l’extrême droite mais un métissage.
Une interprétation surestimée
Contrairement à ce que laissent entendre nombre de "Twittos", le constat est donc largement connu et documenté. (...)
L’un des auteurs de l’étude de France Stratégie assure d’ailleurs qu’on ne "peut pas extrapoler la situation francilienne à l’ensemble du territoire".
Sans compter qu’il est aussi facile d’instrumentaliser les chiffres de l’Insee si l’on ne prend pas les précautions de préciser par exemple que pour l’institut, la "population immigrée" est constituée des "immigrés de nationalité étrangère", et des "immigrés naturalisés français". Et qu’elle distingue la "population étrangère", composée des "immigrés naturalisés français" et des "étrangers nés en France". Des subtilités dont on ne s’embarrasse pas sur les réseaux sociaux, et encore moins quand il s’agit de débattre à moins d’un an de la présidentielle d’une théorie qui rejette l’idée même qu’un migrant puisse être naturalisé.