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Mediapart
Pourquoi l’extrême droite peut cracher sur les tombes
Article mis en ligne le 14 décembre 2021

Après la profanation du carré musulman du cimetière de Mulhouse, notre chroniqueur Nicolas Lebourg s’interroge sur la généalogie de ces actes. S’ils s’inscrivent dans un climat délétère, on ne saurait les réduire à de simples faits d’actualité. Surtout si l’on s’attarde sur le devenir du récit autour du cimetière de Carpentras en 1990.

(...) Les événements de Carpentras lancent aussi une dynamique. Dans le mois suivant, sept villes connaissent des profanations, ainsi que neuf autres pays sur quatre continents, provoquant une quarantaine d’arrestations, avec plusieurs profils de délinquants ainsi résumés par une note de la DCRG :

« Si une bonne partie d’entre eux se situe bien dans la mouvance d’extrême droite (skinhead notamment), une minorité seulement milite au sein de formations structurées. Les autres sont sans motivation réellement antisémite ou raciste, mais plutôt par mimétisme ou pulsion de transgression d’un interdit. On compte parmi eux des déséquilibrés et aussi des éléments très jeunes. »

Ce caractère confus est fortifié par la prolifération des fausses revendications de l’acte. (...)

Pour ne rien arranger, le cimetière de Saint-Herblain est profané à son tour avec des inscriptions « Carpentras=vengé », « Le Pen = SS », etc. En fait, c’est l’œuvre de trois skinheads qui expliqueront à leur procès avoir voulu « faire bouger l’opinion publique dans le sens contraire » – ce qui n’empêchait pas le FN, un an après le jugement des coupables, d’affirmer que l’acte était dû aux antifas. Alors, qui profane et pourquoi ?

Ce que profaner veut dire

Dans le cadre du programme de recherche « Violences et radicalités militantes » (Vioramil), nous avons relevé 58 actions politiques visant des cimetières entre 1986 et 2016. Une trentaine sont d’ordre antisémite, moitié moins islamophobes (...)

Le très petit milieu de l’extrême droite radicale pagano-satanique est responsable des actions les plus virulentes, mais avec une motivation antichrétienne. (...)

Quel impact social ?

Chaque vandalisation de cimetière provoque un profond émoi local, mais guère de bruit national. Comment le saisir ? La profanation de Carpentras en est la clé. Elle provoque le sursaut d’un antiracisme populaire et unitaire : le 14 mai 1990, 200 000 personnes, le président de la République François Mitterrand en tête, défilent à Paris derrière une banderole « Non au racisme, non à l’antisémitisme », à la suite d’un appel « pour la justice, la liberté et la démocratie ».

Face aux nombreux politiques mettant en cause le FN dans la création du climat ayant permis l’acte, le parti répond en dénonçant un complot destiné à lui nuire – Jean-Marie Le Pen n’hésitant pas à affirmer qu’il s’agirait d’un coup des services secrets soviétiques pour freiner le FN. Ce storytelling bénéficie d’un absolu soutien médiatique : partout est évoquée la piste d’une manipulation pour accuser l’extrême droite. (...)

Les effets du contre-récit

Le retournement est devenu vérité imposée. Nul ne réagit quand Éric Zemmour fustige « la manipulation de Carpentras » dans une chronique radio reprise dans un ouvrage de 2016. En 2012, les journalistes Philippe Cohen et Pierre Péan vont même aller jusqu’à nier dans un livre qu’il y aurait alors eu un regain de violences racistes et antisémites. Dans tous les cas, l’évidence est dès lors imposée : tout cela n’est que mensonges pour nuire au FN.

Le faux n’est pas seulement devenu un moment du vrai : il l’a remplacé.

La post-vérité impose son contre-discours. S’il n’y a plus 200 000 personnes à protester dans la rue quand des individus affirment que non seulement juifs ou musulmans ne peuvent fouler la terre de France, mais qu’ils ne doivent pas non plus y reposer, ce n’est pas seulement parce que le mouvement antiraciste s’est atomisé. C’est surtout parce que nous avons laissé la vérité devenir un palimpseste.