Les obsèques de Steve Maia Caniço ont eu lieu dans la plus stricte intimité jeudi à Nantes selon Ouest France. Le rapport de l’IGPN a été vivement critiqué. Les conditions d’usage de la force après huit mois de manifestations violentes font polémique. Comment en est-on arrivé à ce climat explosif entre police et population ?
Déjà, des réactions, publiques, sont venues des rangs de la police elle-même. Pas pour mettre en cause les fonctionnaires, mais les consignes qui leur ont été données.
Pourquoi ces tirs n’ont-ils pas cessé malgré l’ordre du Directeur départemental de la sécurité publique à 4h36 comme le note également le rapport ? Des “ripostes”, faites “sans qu’aucun élément ne permette d’établir un lien direct entre l’intervention des forces de l’ordre et la disparition de M. Steve Maia Caniço vers 4h le même jour dans le même secteur”, conclut l’IGPN, déclenchant ainsi une remise en cause immédiate du rapport et une nouvelle polémique dont l’institution, par la voix de sa directrice Brigitte Jullien, devra, fait extrêmement rare, se défendre en sortant du silence. (...)
L’instruction judiciaire en cours, et celle de l’Inspection générale de l’administration (IGA) sur l’organisation de la fête et la gestion des incidents par la préfecture, pourront peut-être permettre d’éclairer toutes les zones d’ombre.
Déjà, des réactions, publiques, sont venues des rangs de la police elle-même. Pas pour mettre en cause les fonctionnaires, mais les consignes qui leur ont été données.
Dès le 25 juin dans un communiqué, le syndicat Unité SGP Police FO de Nantes dénonce “un ordre aberrant”. “Intervenir sans tenir compte du rapport de force, à 15 contre plusieurs milliers de personnes, qui à 4h30 du matin sont forcément dans un état éthylique et/ou stup avancé, dans l’incapacité de raisonner ou de comprendre l’intervention de la police un soir de fête de la musique : c’était la confrontation assurée !”, écrit l’organisation syndicale. (...)
“L’une des difficultés tient au fait que toutes les unités sont désormais sollicitées pour faire du maintien de l’ordre. Or, il ne suffit pas de mettre un casque à visière pour maîtriser la mission, c’est un métier qui ne s’improvise pas” explique Philippe Capon, le secrétaire général de l’UNSA Police.
“Qui a donné l’ordre à nos collègues d’intervenir ? Qu’ont décidé le préfet et son directeur de cabinet, à 4 heures du matin ?”, interroge de son côté le secrétaire général de l’UNSA Police Philippe Capon, dans un entretien au “Point”, le 6 août. “Vingt policiers face à une foule alcoolisée et sous l’effet de substances illicites, avec des sonos puissantes, ça me semble pour le moins insuffisant. Pourquoi ne pas avoir temporisé en attendant l’arrivée de la compagnie de CRS prépositionnée à Nantes ?” (...)
Et Philippe Capon de pointer un problème crucial, lié à la surmobilisation de l’ensemble des policiers depuis fin 2018 (...)
Le problème crucial, ce sont les ordres, les consignes, et savoir qui l’on engage sur le terrain pour faire quoi.
Lorsque j’ai passé une année aux côtés des policiers pour écrire “Paroles de flics”, paru aux éditions Fayard en 2018, j’avais déjà pu constater l’état de délabrement du matériel et des locaux dans plusieurs endroits de France, l’épuisement de policiers à qui l’on demandait de faire du chiffre, parfois un peu tout et n’importe quoi, sans forcément de reconnaissance. J’ai aussi vu la crainte ressentie par des familles de flics, pour l’intégrité physique de ce père, de cette mère, de ce compagnon ou de cette compagne, de ce frère ou de cette sœur portant l’uniforme et la carte tricolore. Aussi la rancœur, le malaise, la colère parfois face à ce sentiment dont me parlent régulièrement les policiers : la remise en cause pure et simple de l’usage de la force, le “présumé coupable” systématique dès qu’un problème, une violence survient. (...)
C’est dans ce contexte qu’a commencé, fin 2018, le mouvement des Gilets Jaunes. Et qu’une police déjà épuisée, cherchant parfois un sens à ses missions, s’est retrouvée engagée de manière massive, face à des manifestations sans cadre, sans interlocuteur, chaotiques, très souvent violentes. Et, de semaine en semaine, au malaise, à la fatigue, à la tension déjà présents, sont venus s’ajouter les blessés de part et d’autre, parfois graves, la polémique sur les moyens mis en œuvre, l’utilisation des Lanceurs de balles de défense (LBD), les personnes éborgnées, et un sentiment de solitude parmi des policiers utilisés comme rempart, censés tenir et se débrouiller sur le terrain. (...)
Les situations sources d’autant de dérapages possibles, se sont multipliées. (...)
Mal “construire” un dispositif de maintien de l’ordre de la part d’un gouvernement, d’un ministère, peut conduire à ce que la colère déborde de la mission conférée par l’uniforme. (...)
Le 4 août dernier, j’échangeais à ce sujet avec un CRS d’une compagnie de province, engagée sur les manifestations de très nombreux samedi. Que dit-il : “La formation au maintien de l’ordre est spécifique. De plus, le commandement dans une CRS est très serré. Ce qui n’est pas le cas d’autres corps de police qui sur un terrain d’émeute, vont se retrouver seuls et devoir se débrouiller. Toutes ces dernières semaines, j’ai vu des collègues de la circulation, de police-secours, être engagés en maintien de l’ordre pour compléter des dispositifs. Ceux avec lesquels j’en ai parlé, je leur ai dit ‘mais si ils viennent sur vous, vous allez vous faire éclater’. Quelqu’un qui n’a aucune habitude de ce genre de terrain, en sous-effectif, mal équipé, sans la formation adéquate, risque d’avoir peur, donc de perdre son sang-froid, et donc de faire une connerie”. (...)
“On les a laissés seuls”, m’a également dit un commissaire. Qui a aussi ajouté que la communication manquait, et que lors d’une opération de police surtout dans ce contexte, il faut dire ce que l’on va faire, prévenir les gens.
La nuit du 21 au 22 juin à Nantes, ce n’est ni une CRS, ni une compagnie de Gendarmes mobiles qui a été engagée quai Wilson, mais une Compagnie départementale d’intervention, polyvalente, mobilisable à tout moment pour partir en primo-intervenante aussi bien sur du terrorisme, de la circulation, une bagarre, des violences urbaines. Ces compagnies, elles ont été mobilisées jusqu’à l’épuisement ces huit derniers mois, partout où elles existent. Pourquoi avoir envoyé cette compagnie dans la nuit, alors que les choses se tendaient, et qu’une unité de CRS était positionnée sur Nantes, comme le note le rapport de l’IGPN, et comme le confirment les syndicats ? (...)
En attendant les réponses que tout le monde souhaite, une certitude : l’opération policière à Nantes s’est faite dans un climat général de tension extrême, avec une police de terrain à cran, fatiguée, qui compte 46 suicides dans ses rangs depuis le début de l’année. Et un gouvernement qui n’a cessé d’envoyer des consignes de fermeté systématiques, pas forcément adaptées à toutes les situations et à un principe essentiel dans le maintien de l’ordre : le discernement.