Avec le sociologue du CNRS Marwan Mohammed, le Bondy Blog revient sur l’emballement médiatique et politique après l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique, le 16 octobre à Conflans Sainte Honorine, visé par un attentat meurtrier pour avoir enseigné la liberté d’expression en montrant dans son cours les caricatures reprises par Charlie Hebdo. Entretien.
Le bruit des interventions médiatiques et politiques clivantes n’éclaire pas le débat public, surtout lorsque l’union nationale est de mise après une attaque aussi brutale que celle de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine qui a fait perdre la vie au professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le 16 octobre dernier.
À minima, ces prises de positions qui reprennent des mots flous (islamo-gauchisme, séparatisme, communautarisme, etc), saturent le débat, qui prend progressivement la forme d’un nouveau maccarthysme, d’une chasse aux sorcières, en désignant des responsables présumés solidaires, hors de l’enquête judiciaire, sur la base unique de différences de points de vue face à l’exécutif, devenues anti-républicaines.
Cette hystérisation du débat public ne date pas d’aujourd’hui, elle est malheureusement répétitive lors d’un événement tragique lié au terrorisme, et plus largement lorsqu’il s’agit des questions liées l’islam. Pis, elle participe de plus en plus ouvertement à la fabrication d’un « problème musulman », une dynamique de plus en plus inquiétante, qui ne permet pas de comprendre la situation pour y apporter la réponse adéquate.
Pour prendre du recul sur la situation et l’analyser, le sociologue Marwan Mohammed a accepté de répondre à nos questions, lui qui s’est « juré d’arrêter avec ces faux débats, sur des faux concepts ». Chargé de recherche au CNRS, il a collaboré à l’écriture de deux livres importants : « Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le ‘problème musulman’ », La Découverte (2013) et
« Communautarisme ? » aux Presses Universitaires de France (2018), sur lequel nous nous sommes déjà entretenus. (...)
Comment analysez-vous le traitement médiatique et politique quelques jours après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine et la mort de Samuel Paty ?
En même pas 48 heures, Samuel Paty a quasiment disparu, effacé par la polémique et une concurrence féroce, une furie revancharde pour désigner des coupables et orchestrer le procès médiatique et politique de personnes ou d’organisations telles que l’Observatoire de la laïcité, le CCIF ou l’ONG Baraka City que rien ne relie, sinon l’accusation médiatique, au geste ignoble du terroriste.
Geste auquel ont également été associés des organisations et des figures intellectuelles et politiques de gauche, des militant antiracistes comme Rokhaya Diallo ou bien le journaliste et directeur de Médiapart Edwy Plenel. Ce défoulement et le Maccarthysme qu’il charrie sont d’une rare violence. Un cap a été franchi. (...)
Tous ces porteurs de discours revanchards et surexcités ont, comme l’a formulé l’éditorialiste Christophe Barbier, « profité de cette tragédie » pour régler leurs comptes, cibler leurs ennemis politiques ou faire avancer leur agenda politique au risque d’abîmer davantage la société et ses institutions. (...)
L’éditorialiste Christophe Barbier, a suggéré qu’il fallait « profiter » de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine pour relancer la loi Avia sur les contenus haineux sur internet, retoquée par le Conseil Constitutionnel.
Les espaces médiatiques permettant un débat de fond se sont raréfiés. De nombreux observateurs et fins connaisseurs du terrorisme, des radicalités ou de l’islamisme radical ont décliné les sollicitations médiatiques estimant, à juste titre, qu’une parole nuancée peut difficilement trouver place dans un climat hystérisé ou que le temps du silence face au drame devait être prolongé.
J’ajoute qu’au-delà des discours appelant à la haine et la manipulation des émotions, la médiocrité des arguments, l’indigence de la pensée et le simplisme ont quelque chose d’effarant et de décourageant, notamment lorsque cela émane des plus hautes sphères de décision politique. La nouveauté est que le gouvernement a immédiatement entériné et validé ces discours de stigmatisation, de division et ce vocabulaire guerrier.
Tout est inversé : au nom de la défense de la République, ses fondements comme la liberté de conscience et d’association sont attaqués ; au nom de la défense de la liberté d’expression, les voix critiques sont criminalisées afin de les réduire au silence. (...)
Concernant le chef de l’État, nous sommes loin du Macron candidat qui critiquait ces vociférations et simplifications. C’est important à souligner car les effets sur l’opinion du cadrage politico-médiatique du débat public sont importants. (...)
Le déroulement des faits qui ont abouti à la mort de Samuel Paty nous amène tout d’abord au collège et à cette famille qui a lancé des accusations publiques graves à travers plusieurs vidéos, sur le rôle de Mr Sefrioui qui, au sein de son collectif, semble avoir davantage d’accointances avec des proches de Marine Le Pen qu’avec le CCIF. Ensuite, quelle a été la gestion institutionnelle locale de cet incident suivi de près par les services du renseignement territorial ? Qu’en est-il des nombreuses et flagrantes défaillances de la plateforme PHAROS plusieurs fois alerté de la radicalisation et de la violence du meurtrier de Samuel Paty ?
Comment ce jeune terroriste en est arrivé à commettre un tel acte à 18 ans ? L’acte de caricaturer est un exercice critique à la fois libre et soumis à la critique. Le tout dans les limites d’un débat démocratique argumenté. Comment continuer à travailler ces enjeux de liberté de caricature et d’expression, sans laisser les professionnels de terrain, enseignants ou éducateurs, souvent seuls ? Ces questions sont loin d’être exhaustives et il est important d’aller au fond des choses et de répondre aux enjeux qu’un tel évènement soulève.
Il s’agit d’être à la hauteur. (...)
Un vaste bloc islamophobe et autoritariste instrumentalise la mort de cet enseignant pour pousser le gouvernement à élargir le champ des cibles. (...)
Tout est inversé : au nom de la défense de la République, ses fondements comme la liberté de conscience et d’association sont attaqués ; au nom de la défense de la liberté d’expression, les voix critiques sont criminalisées afin de les réduire au silence. (...)
Purger la direction et donc la ligne légaliste de l’Observatoire de la laïcité, dissoudre le CCIF ou tisser un lien entre l’offre de produits ‘communautaires’ dans les supermarchés et l’assassinat horrible de Samuel Paty montrent bien que le gouvernement réprime autre chose que le terrorisme. (...)
Alors que les recherches les plus sérieuses en Europe montrent un lien solide entre radicalisation violente et expérience du rejet, le discours actuellement dominant établit un lien de causalité entre dénonciation du racisme, notamment islamophobe, et passage à l’acte violent. Le comprendre n’inverse pas la relation victime-auteur. C’est l’un des facteurs explicatifs qui permet de penser les logiques de passage à l’acte dans leur globalité. S’en prendre à ceux qui dénoncent le racisme plutôt qu’au racisme est un montage idéologique visant à réprimer toute étude, discours ou organisation mobilisée sur le racisme et les inégalités constitue une régression intellectuelle et un danger politique. Et ce n’est pas une surprise de constater que cette accusation vient d’abord de publicistes, de politiques et de polémistes qui participent au climat islamophobe, voire qui ont été poursuivis ou condamnés pour des faits de cette nature. (...)
Et que dire des justifications ? Ce serait pour protéger la liberté d’expression que les voix discordantes devraient se taire, et que la critique minoritaire, notamment la dénonciation de l’islamophobie et plus largement de toutes les oppressions sont présentées comme les moteurs du terrorisme, comme l’a honteusement affirmé Pascal Bruckner en visant la journaliste et militante Rokhaya Diallo sur le plateau du 28 minutes d’Arte du 21 octobre 2020.
Sommes-nous à l’orée d’un basculement de l’État dans l’autoritarisme ?
Nous vivons déjà avec un régime autoritaire, s’il l’on se fie au sort réservé aux mouvements sociaux, à l’affaiblissement de la raison et la marginalisation des savoirs empiriquement fondés, à la crise de légitimité des élites et de la représentation, au caractère de plus en plus autoritariste du néolibéralisme, à l’existence et de la légitimation par le haut de mouvements réactionnaires de masse, sans parler de résistances puissantes aux revendications d’égalité portées par les minorités raciales ou sexuelles, etc. On pourrait étendre la liste des dynamiques préoccupantes qui traversent la société française.
Dans les jours qui viennent, il va falloir être attentif à la place que vont prendre les femmes, les hommes, les organisations et les institutions attachés à l’État de droit et aux libertés individuelles. Sur ce point, la sortie xénophobe de Jean-Luc Mélenchon sur « les Tchétchènes » n’augure rien de bon s’agissant d’une des principales figures de gauche (propos suivis de regrets et de clarifications publics). (...)
Face à un culte fort, les parlementaires ont eu l’intelligence de voter une loi équilibrée en 1905, même si de fortes résistances au sein de la France catholique ont perduré pendant longtemps.
De nombreuses voix souhaitent lui donner une tonalité plus punitive et inégalitaire. Le concept de néo-laïcité, développé par le sociologue Abdellali Hajjat ou les juristes Stéphanie Hennette-Vauchez et Vincent Valentin, permet justement de souligner la rupture dans l’esprit et la lettre de la loi de 1905 à partir de 2004. (...)