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Le moment néofasciste du néolibéralisme
ERIC FASSIN Enseignant-chercheur, sociologue
Article mis en ligne le 27 avril 2019
dernière modification le 1er juillet 2018

Comment penser ensemble la montée des extrêmes droites et la dérive autoritaire du néolibéralisme ? Parler de « moment populiste » entretient l’illusion que le populisme, symptôme du néolibéralisme, en est le remède. Mieux vaut parler d’un « moment néofasciste » du néolibéralisme pour mobiliser un antifascisme qui, loin d’être la caution démocratique du néolibéralisme, pointe sa responsabilité.

Hello, dictator ! » Devant les caméras, le président de la Commission européenne accueillait ainsi, dans la bonne humeur, le Premier ministre hongrois au sommet de Riga, le 22 mai 2015. Quelques mois plus tôt, le sénateur John McCain avait pourtant provoqué un incident diplomatique en qualifiant Viktor Orbán de « dictateur néofasciste ». Mais pour sa part, Jean-Claude Juncker reprenait ce mot sur un ton espiègle, accompagné d’une tape affectueuse sur la joue. Le contraste avec les diktats imposés au même moment à la Grèce par l’Eurogroupe était saisissant : sur ce point, l’ambiance n’était pas à la blague. (...)

Le président de la République peut bien dénoncer à Quimper la « lèpre qui monte » avec l’arrivée de la Lega au pouvoir ; mais à la frontière franco-italienne comme en Méditerranée, les milices de Génération identitaire agissent illégalement sans être inquiétées par les autorités. En revanche, la justice française réprime les manifestations de protestation contre ces coups de force et persécute les « délinquants solidaires », tel Cédric Herrou ; et déjà en 2017, l’Italie dirigée par le Parti démocrate poursuivait en justice les ONG qui sauvent les migrants en mer.

À la fin de ce discours, le président de la République s’indigne contre ceux qui « trahissent même l’asile », au moment où le Sénat examine la loi Asile et immigration. En même temps, il fustige « tous les donneurs de leçon », qui, en revendiquant la solidarité, voudraient « tout et n’importe quoi ». (...)

Emmanuel Macron incarne bien lui-même ce néolibéralisme illibéral qui prétend nous sauver de l’extrême droite en imitant sa politique. Il est donc bien placé pour conclure : « sur ce sujet, nos élites économiques, journalistiques, politiques ont une responsabilité immense – immense ! »

Comment nommer cette « lèpre » ? Il ne suffira pas d’évoquer un « moment populiste ». Si Chantal Mouffe refuse de parler d’extrême droite pour lui préférer l’expression « populisme de droite », c’est que la philosophe plaide « pour un populisme de gauche » : les deux auraient en commun « un noyau démocratique », puisqu’ils font entendre, en leur apportant bien sûr des réponses différentes, les demandes des « catégories populaires », soit les « perdants de la mondialisation néolibérale ». Or, non seulement les dirigeants néolibéraux n’hésitent pas à mobiliser un populisme xénophobe, mais en retour, les leaders populistes, de Trump à Orbán en passant par Erdoğan, promeuvent des politiques néolibérales. Il est donc hasardeux d’attribuer au vote pour les seconds « l’expression de résistances à la condition post-démocratique engendrée par trente années d’hégémonie néolibérale ».

Ne faudrait-il pas plutôt parler d’un « moment néofasciste » ? Comme dans le fascisme historique, on retrouve en effet aujourd’hui le racisme et la xénophobie, le brouillage des frontières entre droite et gauche, la vénération du leader charismatique et la célébration de la nation, la haine des élites et l’exaltation du peuple, le mépris de l’État de droit et l’apologie de la violence, etc. (...)

il ne s’agit pas de suggérer que, dans son principe même, le néolibéralisme serait condamné au fascisme. Certes, le néolibéralisme n’est pas voué à la démocratie, comme on l’entendait après la Chute du Mur de Berlin, mais comme il n’est plus possible de le croire. Toutefois, les dirigeants qui y ont converti la social-démocratie en Europe, Tony Blair et José Luis Zapatero, loin de surfer sur la vague xénophobe, ont revendiqué l’ouverture de leur pays aux migrants économiques. Quant à la chancelière allemande, « Kaiser Merkel » n’est-elle pas devenue en Europe, quelques mois après la « crise grecque », « Mutti Angela » pendant la « crise de l’asile » de 2015 ? Mais ces deux moments appartiennent au passé.

C’est pourquoi il importe aujourd’hui d’appeler un chat un chat : refuser de nommer ce néofascisme autorise à ne rien faire. La rigueur intellectuelle scrupuleuse de quelques-uns sert de prétexte à la molle lâcheté politique de beaucoup. Les euphémismes empêchent ainsi la mobilisation d’un antifascisme qui, loin d’être la caution démocratique des politiques économiques actuelles, désigne la responsabilité du néolibéralisme dans la montée du néofascisme : point n’est donc besoin de se bercer de l’illusion que le populisme, qui en est le symptôme, pourrait en être le remède (...)