(...) Le gouvernement prévoit la création de fichiers et d’une application de « tracking » pour isoler les malades du coronavirus et réussir le déconfinement. Faut-il s’en inquiéter ?
D’abord, je suis bien d’accord pour dire que la crise sanitaire que nous vivons nécessite une intervention de l’État. Le confinement est une atteinte considérable à notre liberté d’aller et venir, par exemple. Mais il semble nécessaire. Toute privation de liberté, en cas de nécessité, à condition qu’elle soit proportionnée, peut être justifiée. Mais il ne faut pas que les amoindrissements de la liberté ne se prolongent au-delà du nécessaire. Il faut que la loi d’urgence prévoit sa propre fin.
Concernant le traçage que vous évoquez, je pense que tout ce qui est livraison à l’État de données personnelles est particulièrement dangereux. Certes, tout le monde rêve d’être protégé en permanence. Mais nous sommes face, à mon avis, à une atteinte fondamentale. C’est ce qui m’inquiète le plus actuellement…
(...) Vous avez le sentiment que le gouvernement a menti ?
Ce n’est pas du mensonge au sens strict. Mais je regrette que le gouvernement ait joué avec l’opinion publique. Sur les masques par exemple. Pourquoi ne pas avoir dit la vérité ? Pourquoi ne pas avoir dit ‘’Nous n’en avons pas’’. Au lieu de dire que cela ne sert à rien…
Les gens sont suffisamment intelligents. Regardez, les Français se sont très bien confinés. L’esprit civique est toujours là. Je n’aime pas que le gouvernement prenne les gens pour des enfants ! (...)
Vous avez prêté le serment des avocats en 1955. Que pensez-vous des ordonnances prises par Nicole Belloubet, la garde des Sceaux, pendant cette crise. Et notamment la disposition prévoyant l’allongement de la durée de détention provisoire sans débat ?
Ah le fameux article 16 de cette ordonnance… Il est choquant ! Tout simplement choquant ! Pour bien comprendre, il faut rappeler que l’on parle de prévenus, de gens qui sont encore présumés innocents. Et cet article prévoit que l’on peut allonger la durée de leur détention provisoire, avant leur procès, sans qu’il n’y ait débat, sans qu’ils ne soient défendus par un avocat !
Que les avocats ne puissent plus s’exprimer, c’est choquant ! (...)
La Chancellerie réfléchit également à utiliser les cours criminelles sans jurés et qui font l’objet d’expérimentations locales pour examiner des affaires relevant pourtant des cours d’assises. Vous vous y attendiez ?
Je me suis disputé avec Nicole Belloubet à ce sujet. Je ne suis pas d’accord. Les jurés populaires, c’est une conquête révolutionnaire ! Une conquête de la démocratie ! Je lui avais dit : ‘’A la première occasion, vous allez généraliser ces cours sans jurés...’’ Je constate qu’elle saute sur l’occasion.
Le coronavirus va peut-être s’arrêter un jour. Et ce jour-là, il n’y aura peut-être plus de jurés pour rendre la justice au nom du peuple français. Cela a l’air d’un gage de modernité. Alors, je suis sans doute un peu vieux jeu. Mais je préfère les acquis de la démocratie. (...)
c’est grave. Il faut imaginer un monde dans lequel on supprime les jurés populaires et où on a moins d’avocats. Comment les gens seront défendus demain ? Il faut bien réfléchir au monde que l’on souhaite, avec et sans le coronavirus.