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Mediapart
Le cabinet de la ministre des armées a un problème de conduite
Article mis en ligne le 28 juin 2021

Un conducteur mis en examen pour trafic d’armes, un autre en permis probatoire et des accusations répétées de malmener le droit du travail : depuis la réorganisation en 2020 de son équipe de chauffeurs, une certaine confusion semble régner au cabinet de Florence Parly.

La nouvelle, en soi, était déjà préoccupante. Trois sous-officiers français (ainsi que deux retraités de l’armée, dont un officier supérieur) ont été interpellés en janvier 2021 par la Brigade de répression du banditisme dans le cadre d’une vaste opération de démantèlement d’un trafic d’armes présumé.

Plus de deux cents armes ont alors été saisies, ainsi qu’au moins une tonne de munitions, destinées à être revendues à des narcotrafiquants et des réseaux de l’ultradroite, selon les premiers éléments de l’enquête rapportés à l’époque par la presse. Toujours selon les premiers éléments de l’enquête, les militaires interpellés auraient eu un rôle clé dans ce trafic : ils auraient été chargés de remettre en marche des armes démilitarisées et de démarcher des clients potentiels pour les leur revendre.

Ce que l’on ne savait pas, c’est que l’un de ces trafiquants présumés côtoyait quotidiennement les plus hautes autorités du pays : il était chauffeur au cabinet de la ministre des armées. (...)

Comment est-il possible qu’un homme soupçonné d’avoir remilitarisé des armes afin de les revendre à des réseaux de l’ultradroite et à des narcotrafiquants ait pu avoir, plusieurs mois durant, la tâche hautement sensible de conduire les plus hauts fonctionnaires du ministère des armées – ce qui implique de connaître leur agenda, leur domicile ou encore d’assister à leurs conversations lors de leurs trajets en voiture ?

Sollicité par Mediapart, le ministère des armées a fait savoir qu’il « coopér[ait] pleinement avec la justice sur ce dossier », tout en se refusant à commenter l’affaire, « s’agissant d’une procédure judiciaire en cours ». Il rapporte toutefois qu’à son arrivée au cabinet de Florence Parly en juillet 2020, l’homme avait bien fait l’objet d’une enquête afin d’obtenir l’habilitation secret-défense, comme cela est l’usage – habilitation « qu’il avait obtenue ».

« Dès que le ministère des armées a été informé par les services de police de l’enquête » pour trafic d’armes, « le caporal-chef en question s’est vu retirer immédiatement ses droits d’accès et ses habilitations », ajoute le ministère. Il n’empêche : comment une enquête d’habilitation, faite pour déterminer si un individu est suffisamment digne de confiance pour avoir connaissance d’informations classifiées, peut-elle passer à côté d’éléments suffisamment graves pour valoir, quelques mois plus tard, une mise en examen ? L’enquête pour trafic d’armes, confiée à la Juridiction interrégionale spécialisée de Paris, tâchera d’y répondre.
Permis probatoire

Ce n’est pas le seul problème de sécurité à s’être posé récemment au cabinet de la ministre. Selon nos informations, un autre militaire, nommé conducteur au cabinet à la même période que le caporal-chef S., s’est lui vu refuser l’habilitation secret-défense. Autrement dit, l’enquête interne de sécurité déclenchée par la Direction du renseignement et de la sécurité de défense (DRSD) n’a pas été jugée concluante. Problème : il avait, selon d’anciens collègues, déjà commencé à effectuer des conduites pour les membres du cabinet.

Questionné sur le fait de savoir s’il était habituel que des chauffeurs conduisent des hauts fonctionnaires du ministère des armées sans avoir obtenu leur habilitation, le ministère n’a pas souhaité commenter.

Avant de se rendre compte que l’un des chauffeurs du cabinet était un potentiel trafiquant d’armes et qu’un autre n’était pas jugé digne de confiance par les services de renseignement, l’administration du ministère était passée à côté d’un autre détail gênant. Un autre des militaires pressentis pour être affectés comme conducteurs au cabinet à l’été 2020 était titulaire d’un… permis probatoire. (...)

Ces graves failles de sécurité font partie d’une série plus large de problèmes de gestion de l’équipe de chauffeurs du cabinet de la ministre des armées, mis à nu lors de sa réorganisation décidée en décembre 2019. Celle-ci a été rendue nécessaire par la dissolution du service qui gérait jusqu’alors les chauffeurs, le service parisien de soutien de l’administration centrale (SPAC). Elle s’est doublée d’une volonté de remplacer les chauffeurs civils par des militaires. Une évolution manifestement mise en œuvre de manière chaotique par la sous-direction des cabinets (SDC) du ministère.

D’abord en raison d’un recrutement étonnant. Comme évoqué, sur six militaires pressentis pour remplacer des chauffeurs civils, un était donc en permis probatoire, un n’a pas obtenu son habilitation secret-défense et un dernier est en détention provisoire pour trafic d’armes.

Ensuite parce que des représentants syndicaux contestent la manière dont certains de ces chauffeurs civils ont été remerciés. « Sous couvert de cette restructuration, on garde des gens, on en vire d’autres », avance le président de la Fédération autonome des employés de la défense (FAED), un jeune syndicat qui accompagne plusieurs de ces chauffeurs dans leurs démarches. Il relève que trois des chauffeurs « restructurés » avaient des responsabilités syndicales : le secrétaire général de la FAED, ainsi que deux élus au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), respectivement FO et CFDT. Deux d’entre eux sont toujours en attente d’une nouvelle affectation. (...)

Enfin, cette réorganisation a rendu visible un problème récurrent dans ce service, lié aux volants horaires très importants de ces agents, qui travaillent parfois six, voire sept jours sur sept dans la même semaine, de 7 heures à 23 heures. À l’occasion de leur changement de poste, plusieurs chauffeurs du cabinet de la ministre ont fait valoir qu’ils avaient accumulé des centaines d’heures supplémentaires non payées. Deux d’entre eux ont introduit des recours au tribunal administratif. L’un a été débouté, l’autre est toujours en cours. (...)

Les services du ministère n’ignorent pas l’existence du problème des heures supplémentaires : dans un mail interne que Mediapart a pu consulter, la sous-direction des cabinets (SDC) du ministère admet l’existence d’« un cycle de travail atypique » et des « règles de gestion inadaptées » aux particularités du travail de ces chauffeurs.

Mais il semblerait que les services administratifs concernés aient une manière bien à eux d’essayer de le résoudre. Selon les informations rassemblées par Mediapart, les horaires de travail déclarés par certains de ces chauffeurs ont été revus à la baisse sans leur consentement. (...)