Le ministre de la justice a annoncé avoir demandé l’ouverture d’une enquête disciplinaire contre trois magistrats du PNF impliqués dans des investigations qui l’avaient visé en 2014, en marge du scandale Bismuth-Sarkozy. Deux syndicats de magistrats parlent d’une affaire d’une gravité « inédite ».
Si ce n’est pas un règlement de comptes au milieu d’un océan de conflits d’intérêts, cela y ressemble fort. Le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti a annoncé, vendredi 18 septembre, avoir demandé l’ouverture d’une enquête disciplinaire contre trois magistrats du Parquet national financier (PNF), impliqués dans des investigations qui avaient visé en 2014, en marge du scandale Bismuth-Sarkozy, plusieurs avocats parisiens, dont… Éric Dupond-Moretti.
Le garde des Sceaux a demandé cette enquête disciplinaire sur la foi d’un rapport de l’Inspection générale de la justice (IGJ), qui avait pourtant conclu trois jours plus tôt à une absence d’illégalité ou d’irrégularité au sein du PNF. L’Inspection s’était toutefois interrogée sur la durée des investigations en question et sur les carences d’organisation au sein du PNF qui avaient été mises au jour à la lumière de ce dossier. (...)
En marge de l’affaire Sarkozy-Bismuth, un dossier de corruption et trafic d’influence dont le procès s’ouvrira en novembre prochain, le PNF avait sollicité la communication, en 2014, de deux semaines de factures téléphoniques détaillées (des « fadets ») d’avocats parisiens.
Les magistrats du PNF pensaient alors pouvoir identifier à travers eux une « taupe » qui renseignait illégalement depuis le cœur de l’appareil judiciaire ou parajudiciaire l’ancien président Sarkozy et son avocat personnel, Me Thierry Herzog, concernant des écoutes dont ils étaient tous les deux l’objet. Notoirement proche de Thierry Herzog – ils ont passé des vacances ensemble cet été –, Éric Dupond-Moretti avait fait partie des avocats visés par ce bref épluchage de « fadets ». (...)
Dans le communiqué de presse envoyé ce 18 septembre par le cabinet du ministre, annonçant l’ouverture d’une enquête administrative contre trois procureurs du PNF nommément cités, dont l’ancienne procureure Éliane Houlette, il est indiqué que cette décision du ministre a été prise après la découverte de « faits […] susceptibles d’être regardés comme des manquements au devoir de diligence, de rigueur professionnelles et de loyauté ». (...)
De là à imaginer qu’Éric Dupond-Moretti utilise, d’une part, sa fonction au gouvernement pour faire rendre gorge, sur le terrain disciplinaire, à des magistrats anticorruption et, d’autre part, qu’il tente d’affaiblir le PNF dans son ensemble à quelques semaines du procès de son ami Thierry Herzog et de Nicolas Sarkozy, durant lequel l’accusation sera représentée par le PNF, il n’y a qu’un pas. C’est en tout cas ce que de nombreux magistrats ont confié ces dernières heures à Mediapart, sous couvert d’anonymat en raison du devoir de réserve auquel ils sont astreints.
L’annonce d’une enquête disciplinaire contre des magistrats du PNF par un ministre qui les voue aux gémonies depuis des années, le tout sur la foi d’un rapport d’inspection qui n’en demandait pas tant, a en effet suscité une sourde colère dans le Landernau judiciaire, mais aussi de vives réactions publiques des représentants syndicaux de la magistrature. (...)