En venant consulter sa psychiatre, un patient au RSA écope d’une amende de 135 euros pour avoir « mal rempli » son attestation de sortie. Témoignage circonstancié du médecin qui dénonce une police autoritaire.
Désormais, pour aller chez le médecin, il faudra y être convoqué. Je suis médecin, je suis psychiatre, psychanalyste. Je reçois essentiellement des adolescents, des jeunes adultes. Ils viennent en séance une fois par semaine, parfois depuis plusieurs années. Il n’est pas question d’arrêter le travail entamé car, virus ou pas, la dépression qui lui préexistait n’a pas disparu pour autant, ni l’angoisse, ni les difficultés relationnelles avec les parents, le petit ami, l’existence simplement. (...)
Je me présente à l’agent, lui expliquant que je suis le médecin avec qui le jeune homme verbalisé avait rendez-vous, souhaitant ainsi attester de sa bonne foi. Elle me répond : « Non mais vous avez vu comment elle est remplie son attestation ? » Elle est manuscrite, et mon patient, par égarement, avait coché deux cases, la raison de santé et l’exercice physique. Je reconnais tout cela et c’est le motif de ma présence, clarifier et justifier le déplacement, c’est-à-dire l’objet de l’attestation. L’agent n’en a cure : « Si tout le monde commence à faire comme ça ! C’est bon, il suffit de cocher une case. » J’avais prévenu mon patient (« nous ferons profil bas de toute façon ») et j’explique à l’agent qu’il s’agit d’un patient qui vient consulter un psychiatre, il est donc dans un moment de fragilité et il lui a été compliqué de remplir l’attestation. Elle me rétorque : « Vous êtes en train de dire que les gens comme ça, qui vont voir un psychiatre, ne sont pas capables de remplir cette feuille ! »
Une discussion impossible
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Alors même que divers symptômes sont en recrudescence dans ce contexte anxiogène de pandémie et de confinement (les affects dépressifs s’accentuent et avec eux le risque suicidaire, les rituels de compulsion se renforcent, les troubles du sommeil sont en recrudescence, l’angoisse se durcit…), les patients s’en veulent de vouloir se soigner et la police punit pour une attestation mal remplie ! J’en ai le vertige. (...)
J’écoute mon répondeur professionnel. Il y a un message d’un commandant de police. Il me demande de le rappeler suite à mon « attitude » lors d’un contrôle. Je le rappelle. Il me demande de « raconter » ce qui s’est passé. Je le fais. Il me dit : « Mais vous êtes très calme, ce n’est pas du tout ce qu’on m’a rapporté de vous. On m’a dit qu’une médecin hystérique est venue en brandissant son caducée s’en prendre à un agent. » Je répète, en effet calmement, que je venais simplement attester du motif de déplacement de mon patient, venu voir son psychiatre, et verbalisé d’une amende de 135 euros alors qu’il est au RSA, pour une attestation mal remplie. « Oui enfin nous, des gens bizarres comme ça, on en voit tout le temps ! » Il ne semble absolument pas mesurer la véhémence de son propos.
Je comprends, au fil de la conversation, que ce n’est pas d’une verbalisation insensée et abusive dont il s’agit, mais de mon attitude « incivique » car j’aurais « utilisé ma fonction comme d’un Graal pour circuler ! » Devant l’insistance, la discussion impossible, je me sens dans l’obligation de m’excuser puisque je me suis mal « comportée ». Je finis par raccrocher, épuisée, triste et en colère. Je savais bien ce mépris de l’autre, autoritaire et jouissif, exercé par la police, mais son effet délétère est encore amplifié par le confinement, la façon dont il a été imposé, le langage employé pour le justifier, les moyens mis en œuvre pour le faire respecter.