Pour le journaliste étasunien, Chris Hedges, « quel que soit le résultat, l’élection n’arrêtera pas la montée de l’hypernationalisme, la crise des sectes et les autres signes du déclin final d’un empire ». Au terme d’une analyse au scalpel d’une « course vers l’abîme », le lauréat du prix Pulitzer appelle « à monter des actes soutenus de désobéissance civile de masse pour faire tomber l’empire ».
Le déclin final des États-Unis ne sera pas résolu par des élections. La pourriture et la dépravation politiques continueront à ronger l’âme de la nation, engendrant ce que les anthropologues appellent les « sectes de crise » – des mouvements dirigés par des démagogues qui s’attaquent à une insupportable détresse psychologique et financière. Ces sectes de crise, déjà bien implantées chez les adeptes de la droite chrétienne et de Donald Trump, véhiculent une pensée magique et un infantilisme qui promet – en échange de toute autonomie – la prospérité, le retour à un passé mythique, l’ordre et la sécurité.
Les sombres aspirations de la classe ouvrière blanche à la vengeance et au renouveau moral par la violence, l’avidité et la corruption incontrôlées des oligarques et des milliardaires des entreprises qui gèrent notre démocratie défaillante, qui a déjà institué une surveillance gouvernementale de grande envergure et révoqué la plupart des libertés civiles, font partie des pathologies tordues qui infectent toutes les civilisations en train de sombrer. J’ai été témoin de la mort d’autres nations lors de l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est et, plus tard, en ex-Yougoslavie. J’ai déjà senti cette puanteur.
La destitution de Trump ne fera qu’exacerber la soif de violence raciste qu’il suscite et l’élixir enivrant du nationalisme blanc. (...)
La police militarisée ne mettra pas fin à ses saccages meurtriers dans les quartiers pauvres. Les guerres sans fin ne cesseront pas. Le budget militaire hypertrophié ne sera pas réduit. La plus grande population carcérale du monde restera une tache sur le pays. Les emplois manufacturiers envoyés à l’étranger ne reviendront pas et les inégalités sociales s’aggraveront. Le système de santé à but lucratif va escroquer le public et coûter des millions de plus au système de soins de santé. Le langage de la haine et du fanatisme sera normalisé comme la principale forme de communication.
Les ennemis internes, y compris les musulmans, les immigrants et les dissidents, seront diffamés et attaqués. L’hypermasculinité qui compense le sentiment d’impuissance s’intensifiera. Elle dirigera son venin vers les femmes et tous ceux qui ne se conforment pas aux stéréotypes masculins rigides, en particulier les artistes, les LGBTQ et les intellectuels. Les mensonges, les théories du complot, les futilités et les fausses nouvelles – ce que Hannah Arendt a appelé le « relativisme nihiliste » – continueront de dominer les ondes et les médias sociaux, se moquant des faits vérifiables et de la vérité. L’écocide, qui présage l’extinction de l’espèce humaine et de la plupart des autres formes de vie, s’acheminera sans relâche vers sa conclusion apocalyptique.
« Nous courons sans réfléchir vers l’abîme après avoir mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de la voir », a écrit Pascal. (...)
En l’absence de réponses ou de solutions apparentes au chaos et à la catastrophe croissants – et Biden et le parti démocrate ont déjà empêché le genre de programmes de New Deal et d’assaut contre le pouvoir oligarchique qui nous a sauvés pendant la Grande Dépression – les démagogues et les charlatans n’ont qu’à dénoncer toutes les institutions, tous les hommes politiques et toutes les conventions politiques et sociales tout en évoquant des tas d’ennemis fantômes. (...)
Les pauvres, les vulnérables, ceux qui ne sont pas blancs ou chrétiens, ceux qui sont sans papiers ou qui ne répètent pas sans réfléchir le cantique d’un nationalisme chrétien perverti, seront offerts dans une crise au dieu de la mort, une forme familière de sacrifice humain qui afflige les sociétés malades. Une fois ces ennemis de la nation purgés, on nous promet que l’Amérique retrouvera sa gloire perdue, sauf qu’une fois qu’un ennemi est effacé, un autre prend sa place. Les cultes de crise imposent que l’escalade des conflits soit constante.
C’est ce qui a rendu la guerre en ex-Yougoslavie inévitable. Une fois qu’une étape du conflit atteint un crescendo, elle perd de son efficacité. Elle doit être remplacée par des affrontements toujours plus brutaux et meurtriers. (...)
Ces sectes de crise sont, comme l’a compris Drucker, irrationnelles et schizophrènes. Elles n’ont pas d’idéologie cohérente. Elles bouleversent la morale. elles font appel exclusivement aux émotions. La culture du burlesque et des célébrités devient politique. La dépravation devient la moralité. Les atrocités et les meurtres deviennent de l’héroïsme. Le crime et la fraude deviennent la justice. La cupidité et le népotisme deviennent des vertus civiques. Ce que ces cultes représentent aujourd’hui, ils le condamneront demain. (...)
Le sociologue français Emile Durkheim, dans son livre classique « Sur le suicide », a constaté que lorsque les liens sociaux sont brisés, lorsqu’une population ne se sent plus à sa place ou n’a plus de sens dans une société, les actes d’autodestruction personnels et collectifs prolifèrent. Les sociétés sont maintenues ensemble par un réseau de liens sociaux qui donnent aux individus le sentiment de faire partie d’un collectif et d’être engagés dans un projet plus grand que soi.
Ce collectif s’exprime à travers des rituels, tels que les élections et la participation démocratique ou un appel au patriotisme, et des croyances nationales communes. Ces liens donnent un sens, un but, un statut et une dignité. Ils offrent une protection psychologique contre la mortalité imminente et l’inutilité qui découle de l’isolement et de la solitude. La rupture de ces liens plonge les individus dans une profonde détresse psychologique. Durkheim a appelé cet état de désespoir et sans issue anomie, qu’il a défini comme une « absence de règles ».
L’absence de règles signifie que les normes qui régissent une société et créent un sentiment de solidarité organique ne fonctionnent plus. (...)
Le sociologue français Emile Durkheim, dans son livre classique « Sur le suicide », a constaté que lorsque les liens sociaux sont brisés, lorsqu’une population ne se sent plus à sa place ou n’a plus de sens dans une société, les actes d’autodestruction personnels et collectifs prolifèrent. Les sociétés sont maintenues ensemble par un réseau de liens sociaux qui donnent aux individus le sentiment de faire partie d’un collectif et d’être engagés dans un projet plus grand que soi.
Ce collectif s’exprime à travers des rituels, tels que les élections et la participation démocratique ou un appel au patriotisme, et des croyances nationales communes. Ces liens donnent un sens, un but, un statut et une dignité. Ils offrent une protection psychologique contre la mortalité imminente et l’inutilité qui découle de l’isolement et de la solitude. La rupture de ces liens plonge les individus dans une profonde détresse psychologique. Durkheim a appelé cet état de désespoir et sans issue anomie, qu’il a défini comme une « absence de règles ».
L’absence de règles signifie que les normes qui régissent une société et créent un sentiment de solidarité organique ne fonctionnent plus. (...)
Mon livre, « America : The Farewell Tour » [Amérique : la tournée d’adieu, NdT], est un examen de ces pathologies et de l’anomie généralisée qui définit la société américaine. (...)
L’absence de règles et l’anomie qui définissent la vie de dizaines de millions d’Américains ont été orchestrées par les deux partis au pouvoir au service d’une oligarchie d’entreprise. Si nous ne remédions pas à cette anomie, si nous ne rétablissons pas les liens sociaux brisés par le capitalisme d’entreprise prédateur, la décadence s’accélérera.
Cette sombre pathologie humaine est aussi ancienne que la civilisation elle-même, répétée sous diverses formes au crépuscule de la Grèce et de la Rome antiques, à la fin des empires ottoman et austro-hongrois, de la France révolutionnaire, de la République de Weimar et de l’ex-Yougoslavie.
L’inégalité sociale qui caractérise tous les États et toutes les civilisations saisis par une minuscule cabale corrompue – dans notre cas, l’entreprise – conduit à une volonté de destruction inavouée de la part d’énormes segments de la population. Les nationalistes ethniques Slobodan Milošević, Franjo Tudjman, Radovan Karadžić et Alija Izetbegović en ex-Yougoslavie ont pris le pouvoir dans une période similaire de chaos économique et de stagnation politique. (...)
Un hyper-nationalisme infecte toujours une civilisation mourante. Il alimente le culte collectif de soi. Cet hyper-nationalisme célèbre les vertus soi-disant uniques de la race ou du groupe national. Il dépouille tous ceux qui sont en dehors du cercle fermé de leur valeur et de leur humanité. Le monde devient instantanément compréhensible, un tableau noir et blanc d’eux et de nous. Ces moments tragiques de l’histoire voient les gens tomber dans la folie collective. Ils suspendent la pensée, surtout la pensée autocritique. Rien de tout cela ne disparaîtra en novembre, en fait, la situation va empirer. (...)
La vulgarité et l’ineptie de Donald Trump sont une source d’embarras pour les architectes de l’empire. Il a déchiré le voile qui recouvrait notre démocratie défaillante. Mais quels que soient les efforts déployés par les élites, ce voile ne peut être restauré. Le masque est enlevé. La façade a disparu. Biden ne peut pas la ramener.
Les dysfonctionnements politiques, économiques et sociaux définissent l’empire américain (...)
C’est à nous d’abolir la kleptocratie américaine. C’est à nous de monter des actes soutenus de désobéissance civile de masse pour faire tomber l’empire. Il empoisonne le monde comme il nous empoisonne. Si nous nous mobilisons pour construire une société ouverte, nous offrons la possibilité de battre en brèche ces sectes de crise ainsi que de ralentir et d’interrompre la marche vers l’écocide. Cela exige que nous reconnaissions, comme ceux qui protestent dans les rues de Beyrouth, que notre kleptocratie, comme celle du Liban, est incapable d’être sauvée. (...)