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Mediapart
La chute de l’« ami » syrien de Macron et Hollande
Article mis en ligne le 10 septembre 2021
dernière modification le 9 septembre 2021

« Milliardaire », « faiseur de paix en Syrie » ou « acteur du dialogue inter-religieux » : pendant dix ans, des dirigeants politiques et religieux français ont déroulé le tapis rouge à Mohamad Izzat Khatab, homme d’affaires syrien au passé nébuleux. Il vient d’être mis en examen dans une vaste affaire d’escroquerie, selon une enquête de Mediapart.

Sur la photo, c’est une évidence : Mohamad Izzat Khatab parle à l’oreille des puissants. Les selfies de l’homme d’affaires syrien avec les chefs d’État en font foi. Le courtisan en a même fait sa carte de visite.

Ici avec Emmanuel Macron, là avec François Hollande, Angela Merkel, Benjamin Netanyahou, Mohamed VI ou Denis Sassou Nguesso. On le retrouve aussi avec des religieux (imams, prêtres et rabbins), des ambassadeurs, chanteurs, avocats, policiers, sportifs, médecins… Des pontes de la diplomatie et le Tout-Paris réunis dans des centaines de clichés qu’il expose partout : sur tous les murs de son bureau, sur ses huit comptes Twitter, ses trois profils Instagram et ses neuf pages Facebook. Toutes les occasions sont bonnes pour valoriser un tableau de chasse hors du commun. (...)

On le présente comme un milliardaire au train de vie vertigineux avec ses Bentley et Mercedes, ses bureaux aux plus belles adresses de la capitale et ses gardes du corps 24 heures sur 24 ; comme un promoteur du dialogue inter-religieux en France ayant gagné la confiance de plusieurs institutions, ou encore comme un « faiseur de paix en Syrie » suivi de près par les services de renseignement.

On lui fait confiance, sans jamais trop poser de questions à cet homme au français balbutiant qui entretient le mystère sur son parcours.

C’est que derrière le cliché, le « docteur » Mohamad Izzat Khatab, ainsi qu’il se définit lui-même sans que l’on sache trop d’où vient ce titre, n’a pas tout à fait la vie qu’il affiche. Certains en ont fait les frais, comme Dominique E., investisseur dans l’hôtellerie, à qui l’homme d’affaires syrien avait promis monts et merveilles juste après l’avoir rencontré en avril 2018.

Les millions dédiés à leur projet commun ne sont jamais arrivés. Raison pour laquelle Mohamad Izzat Khatab a été mis en examen le 24 juin 2021 pour une série de délits présumés (abus de confiance, escroquerie, abus de biens sociaux, blanchiment et usage de faux) dans le cadre d’une information judiciaire ouverte par le parquet de Paris, selon des informations de Mediapart.

Questionné, l’homme d’affaires n’a pas répondu à nos questions (...)

Publiquement, Izzat Khatab rassure aussi ses interlocuteurs en se présentant comme le « secrétaire général » d’une honorable ONG, La Syrie pour tous, à travers laquelle il a travaillé il y a quelques années à un « plan pour la paix » post-Assad. Ce programme, auquel bien peu de spécialistes ont accordé de l’importance, a été défendu sur la place publique par plusieurs personnalités, dont l’élu socialiste Julien Dray, qui en a même fait la promotion à l’antenne de France Info le 23 septembre 2016.

Ce jour-là, le journaliste Jean-Michel Aphatie lance, en toute fin d’interview politique, le conseiller régional d’Île-de-France sur un thème inattendu : « Il y a un sujet grave, c’est la Syrie, on se sent petit face à ça… Vous vouliez en dire un mot, Julien Dray… »

L’élu saisit la perche pour vanter la pertinence du « plan Khatab », que personne ne connaît. (...)

Comment expliquer ce soutien inattendu ? Mystère. Julien Dray a refusé de nous répondre. Dans C’est toujours moi qui fais le sale boulot (Fayard, 2019), biographie de l’élu socialiste, il évoque brièvement Izzat Khatab comme une personne qu’il a « côtoyé[e] pour reconstruire Kobané », ville du Kurdistan syrien qui fut assiégée par l’État islamique et pour laquelle Julien Dray s’est mobilisé auprès de François Hollande. (...)

Dans le monde politique, Izzat Khatab, dont les capacités financières fascinent, est progressivement identifié comme un proche de Julien Dray, qui lui ouvre les portes de l’Élysée à la fin du quinquennat Hollande.

Lorsque Emmanuel Macron croise l’homme d’affaires syrien à l’occasion de la visite officielle de Benjamin Netanyahou à Paris en juillet 2017, juste après son élection, il ne s’y trompe pas. « Comment ça va à nouveau ? Passez le bonjour à notre ami Julien », lui glisse, sur un ton familier, le nouveau chef de l’État dont Julien Dray a aussi été proche à la fin du quinquennat Hollande.

Un an plus tôt, alors qu’il était ministre de l’économie, Emmanuel Macron avait accepté de poser avec l’homme d’affaires syrien lors d’une cérémonie du 14-Juillet. Clic, voilà un nouveau selfie que Khatab a fait développer et encadrer pour l’exposer dans son bureau. (...)

Curieusement, personne ne s’interroge alors sur la réalité des activités de l’ONG La Syrie pour tous, dont les statuts ont été déposés à Genève en 2009. Sur Internet, l’homme d’affaires explique que le mouvement rassemble « des personnalités de la société civile de l’intérieur de la Syrie ». L’organisation est financée sur ses fonds propres, précise-t-il.

Or « cette association n’a jamais eu la moindre activité, ni même de compte en banque », conteste auprès de Mediapart le secrétaire de la structure, qui n’est autre que Fawaz S. Ce dernier indique avoir fait confiance à Izzat Khatab, avant de « remarqu[er] sa légèreté ».

Le trésorier de l’ONG, Lewis D., dirigeant d’un fiduciaire de Genève, ne dit pas autre chose : « Nous avons fait les démarches pour créer l’association mais il ne s’est rien passé ensuite. » Et de préciser que sa société fiduciaire n’a jamais été rémunérée (...)

Dans la capitale helvétique, Izzat Khatab a laissé derrière lui de mauvais souvenirs. « Il vient vers vous avec les meilleures intentions et beaucoup de promesses, mais il n’y a pas grand-chose derrière », critique l’un des anciens responsables de l’association Amitié Suisse-Syrie, créée par l’homme d’affaires syrien en 2006.

La faillite de l’association a été prononcée en 2012, tout comme deux autres – le Conseil syro-helvétique des entreprises et la Chambre du commerce et de l’industrie Suisse-Syrie –, ainsi que l’a indiqué La Tribune de Genève. Le journal expliquait aussi qu’Izzat Khatab a été condamné en 2009 à 15 mois de prison avec sursis pour des faits d’« escroquerie », « abus de confiance » et « lésions corporelles simples ». (...)

« Avec ses voitures, ses 4, 5 gardes du corps, il avait monté tout un scénario pour impressionner la galerie », ajoute un autre témoin de ses années genevoises. Un troisième complète le récit en expliquant qu’Izzat Khatab se déplace avec beaucoup d’argent en cash, souvent en grosses coupures. (...)

En France, les mésaventures de l’homme d’affaires en Suisse n’ont pas refroidi l’enthousiasme de plusieurs soutiens. Outre Julien Dray, l’imam médiatique de Drancy Hassen Chalghoumi n’a juré que par lui pendant des années.

Il est vrai que l’homme d’affaires syrien a financé en 2017 la « Marche des musulmans contre le terrorisme », co-organisée par Hassen Chalghoumi avec de nombreuses personnalités, dont l’écrivain Marek Halter, dans plusieurs villes européennes frappées par des attentats islamistes (Berlin, Bruxelles, Saint-Étienne-du Rouvray, Paris, Toulouse, Nice).

Selon le quotidien Libération, l’homme d’affaires syrien aurait aussi hébergé l’imam en 2015, quand ce dernier était visé par des menaces de mort.

Les deux hommes ne se sont ensuite plus lâchés. (...)

Après son départ de l’Élysée en juillet 2018, Alexandre Benalla s’est lui aussi déplacé chez l’homme d’affaires syrien, comme l’indiquera quelques mois plus tard Mondafrique (...)

L’ancien conseiller d’Emmanuel Macron connaît Izzat Khatab « depuis 2012, lorsque j’assurais la sécurité de François Hollande pendant la campagne présidentielle », racontait-il, dans son livre Ce qu’ils ne veulent pas que je dise (éditions Plon, 2019). Alexandre Benalla relevait alors que l’homme d’affaires « est très repérable avec sa bouille ronde et son crâne lisse. Son truc, ce sont les selfies. Il veut être en photo avec tous les grands – et les moins grands – de ce monde. Il a une technique redoutable pour approcher les personnalités ».

Lorsqu’il travaillait aux côtés d’Emmanuel Macron, Alexandre Benalla avait décidé de bloquer les accès de l’Élysée à Khatab. « J’ai vite compris qu’il valait mieux le tenir à distance », justifie-t-il dans son livre. (...)

Depuis le début de nos recherches concernant ses activités, il y a plus de deux ans et demi, nous avons sollicité Mohamad Izzat Khatab pour un entretien. Celui-ci a multiplié les promesses de rendez-vous, sans jamais les honorer, les annulant parfois à la toute dernière minute.