Que peut-il y avoir d’‘ordinaire dans la vie d’un génocidaire dont l’activité principale et quotidienne est tout entière tournée vers le meurtre à grande échelle de ses congénères ? Peut-on d’ailleurs conserver à un tel être sa qualité d’homme ou bien doit-on considérer, comme le fait dire Camus, dans Le premier homme, au personnage d’Henri Cormery découvrant avec sidération la dépouille d’un camarade zouave dont le sexe a été tranché et glissé dans la bouche, qu’un « homme ne fait pas ça » parce qu’« un homme, ça s’empêche » (Camus, 1994, p. 78)
Dans le livre qu’il consacre à la vie ordinaire des génocidaires, le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman donne à ces deux interrogations une réponse sans détour : l’ordinaire dans la vie du génocidaire, c’est l’administration de la mort et ceux qui consentent à cette violence extrême et s’en font les exécuteurs directs sont bien des hommes qui, dans leur grande majorité, apparaissent eux-mêmes ordinaires, c’est-à-dire ni pervers, ni monstres, mais simplement animés d’une volonté de bien faire le travail pour lequel ils ont été recrutés. Cet ordinaire pourtant, parce qu’il résiste à la compréhension, appelle une exploration minutieuse, rigoureuse, mais aussi impartiale si l’on entend par-là qu’il ne s’agit pas de juger a priori du caractère « inhumain » des meurtres de masse, mais de rendre compte de leur statut de fait social total. C’est là l’objet du livre de R. Rechtman qui, à travers l’auscultation des formes de vie les plus quotidiennes des hommes et des femmes « qui acceptèrent d’apporter leur concours aux régimes les plus dévastateurs de l’histoire récente » (p. 52), entend déployer une anthropologie générale capable de cerner au plus près les conditions sociales et politiques qui ont présidé aux acceptations individuelles (... )
Sa connaissance de l’objet découle cependant et avant toute chose de sa pratique clinique en tant que psychiatre et des consultations psychiatriques qu’il a assurées auprès de réfugiés, de victimes de génocides et d’anciens tortionnaires exilés originaires pour la plupart du sud-est asiatique et, dans la période plus récente, auprès de réfugiés et demandeurs d’asile originaires du Moyen-Orient. (... )
L’analyse de l’intentionnalité génocidaire (p. 30) qu’il déploie a pour objet premier les traces contenues dans les récits, les comportements, les symptômes ou encore les silences des victimes et/ou des bourreaux reçus en consultation. C’est à travers ces traces que l’anthropologue parvient à saisir l’économie quotidienne de l’administration génocidaire. Ce qu’elles dévoilent en creux, c’est la trame d’une histoire proprement collective et transnationale. L’administration de la mort, ainsi qu’il le met en évidence, reste, en dépit des spécificités culturelles qu’elle peut revêtir, structurellement la même quel que soit l’espace national dans lequel elle se déploie. (... )
Consentir ou pas
La question de fond que posent les meurtres de masse est celle de la responsabilité des exécuteurs et leur acceptation à devenir les petites mains de l’administration de la mort. On les trouve rarement sur le banc des accusés davantage réservé aux ordonnateurs comme le montrent les exemples cambodgien et indonésien (p. 40). Pourtant, ce sont eux les « rouages essentiels » de la thanatopolitique mise en œuvre par les régimes génocidaires, leur acceptation en étant même la condition sine qua non.
Le très grand intérêt des réflexions que R. Rechtman expose au lecteur avec beaucoup de didactisme réside bien sûr dans ce qu’elles donnent à comprendre : à savoir que la destructivité de l’être humain peut s’exercer, dans des contextes politiques et sociaux qui l’encadrent et la soutiennent, sans compassion, ni identification, mais aussi sans ardeur, ni haine. L’indifférence est sa pièce maîtresse et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de montrer comment elle se structure historiquement, politiquement, socialement, idéologiquement et singulièrement. Mais l’intérêt de ses réflexions tient aussi aux liens qu’il tresse avec les formes contemporaines de la violence djihadiste ramenée trop souvent aux seules questions de radicalisation, alors que les pratiques des exécuteurs sont à rapprocher, à bien des égards, de celles des meurtriers de masses. Là encore, c’est moins l’idéologie qui sert de soubassement à ces meurtres qu’à « la similitude des modalités de l’action criminelle » (p. 234) qu’il nous enjoint de considérer. (... )
En attirant l’attention sur ces dimensions, l’auteur n’entend pas seulement battre en brèche le cortège de stéréotypes et de soupçons qui pèsent sur les jeunes musulmans dont les autorités craignent le recrutement et le basculement brutal dans la violence terroriste et, plus largement, sur l’ensemble de la communauté musulmane. Il entend aussi déplacer le débat sur une autre question non moins névralgique : celle du soutien que la communauté internationale et les États nationaux sont prêts à apporter ou non aux hommes, aux femmes et aux enfants musulmans qui, tout en payant eux aussi le prix fort de cette violence, tentent par tous les moyens de l’endiguer. L’un de ces moyens consiste précisément à refuser de se rendre disponible pour « épouser une forme de vie génocidaire » (p. 249), mais ainsi que le rappelle R. Rechtman, le prix à payer, à ce jour, pour un tel refus est celui de la migration ou, plus exactement, et pour reprendre les termes du philosophe Étienne Tassin, d’une condamnation à n’être plus qu’un expulsé du monde (... )