L’épidémie de coronavirus menace aussi les camps de réfugiés des îles grecques. Avec des dizaines de milliers de personnes qui y survivent sans accès suffisant à l’eau, aux douches, ni aux toilettes, ces camps risquent de se transformer en bombes sanitaires. Les ONG demandent leur évacuation, le gouvernement grec a décidé de les confiner. Reportage sur l’île de Chios avant le confinement.
Ils se sont donnés rendez-vous dans un petit appartement du centre-ville, à deux pas de la forteresse qui veille encore sur le port de Chios. Tous travaillent dans des ONG impliquées auprès des réfugiés. Pour la première fois, une assemblée numérique est organisée avec responsables humanitaires et bénévoles des autres îles. Sur l’écran, des petits carrés lumineux s’illuminent successivement. « Evros », « Lesbos », « Kos », « La Canée »... Chacun se présente par son emplacement, son front de lutte. Les traits sont tirés, les nouvelles ne sont pas bonnes. Agression de réfugiés, attaques de responsables d’ONG, destruction de lieux de solidarité, barrages sur les routes, départ des volontaires internationaux et réduction des activités des organisations caritatives, manifestation et contre-manifestation. Dans certaines îles, on a frôlé la guerre civile.
Les récits s’enchainent et se ressemblent. Partout, la situation semble hors de contrôle depuis la fin du mois de février. Un volontaire de Kos tire la sonnette d’alarme : « Les réfugiés manquaient déjà de tout mais ce à quoi ils font face désormais est bien plus dangereux, c’est la montée rapide et directe du fascisme. C’est bien plus grave que tout ce qui pouvait manquer jusqu’à présent. » Les autres acquiescent. C’est sans compter sur la menace du coronavirus qui ne ferait qu’envenimer encore la situation si des cas étaient détectés dans les camps de réfugiés – ils sont plus de 40 000 dispersés sur les cinq îles -, sans parler du désastre sanitaire qu’une telle contamination représenterait. (...)
Méfiance des habitants de l’île envers le gouvernement grec
La situation a amené le gouvernement grec, de droite, de Kyriákos Mitsotákis à instaurer début mars un régime d’exception pour au moins 30 jours. Aucune demande d’asile n’est plus enregistrée, ce qui est en contradiction avec la convention de Genève et avec le droit européen et international. Pis, les derniers arrivés depuis le 1e mars ne sont plus enregistrés ni même emmenés à Vial -le camp de Chios- et sont détenus dans des structures ad hoc, sans accès aux responsables des ONG ni à des avocats. Un reportage du New York Times à Evros, la frontière continentale au nord du pays, mentionnait des renvois directs vers la Turquie, ce que le gouvernement d’Athènes a jusqu’alors toujours démenti (...)
« Il y a aussi une dimension de propagande assez évidente dans cette décision du gouvernement grec, c’est certainement pour rassurer la population locale et les Grecs en général. » Il faut dire que les insulaires entretiennent une défiance croissante vis-à-vis du gouvernement central mais aussi des institutions européennes.
Cette méfiance a atteint son paroxysme fin février quand Athènes a annoncé son intention de construire un nouveau camp fermé, dans les montagnes au cœur de l’île. Malgré un refus massif des insulaires et de leurs représentants, les autorités ont bien tenté de passer en force, débarquant discrètement près de 300 policiers anti-émeute helléniques afin de sécuriser les travaux préparatoires. La goutte de trop. Jamais de mémoire d’habitant, on avait aperçu ces armures et ces boucliers. Manifestations, grèves sauvages et barrages improvisés sur les routes : la réaction populaire a pris de court le gouvernement. La situation est devenue si tendue que les policiers anti-émeutes ont été rapatriés après seulement quelques jours, pourchassés jusque dans le port par des habitants furieux. (...)
Les volontaires des ONG : « Nous sommes devenus des cibles »
Ce sont surtout les franges les plus réactionnaires de la société grecque qui ont depuis fait parler d’elles. En tête des actualités, les arrivées à Lesbos de militants se qualifiant ouvertement d’identitaires voire de néo-nazis ont éclipsé les violences qui touchent les autres îles. (...)
Ce sont toutes les personnes qui viennent en aide de près ou de loin aux migrants qui se sentent aujourd’hui menacées. Pour ceux qui restent, principalement des Grecs, les consignes des centrales humanitaires deviennent de plus en plus strictes : « Ne pas dire d’où l’on vient, ni pourquoi on est sur l’île, se faire passer pour des professeurs, ne pas rentrer seul chez soi le soir » (...)
« Nous sommes abandonnés par le gouvernement et par l’Europe »
« Les Grecs ont été des gens exceptionnels, la société grecque s’est montrée d’une telle solidarité en 2015 au début de la crise des réfugiés », salue Alba, qui a préféré rester pour prêter main forte aux jumeaux pirates. « Les insulaires en ont assez, cela dure depuis trop longtemps, ils ont aussi des problèmes et des difficultés. On peut les comprendre d’une certaine manière. Ils ont l’impression de se faire voler leur île, tout ce qu’ils veulent, c’est reprendre leur vie d’avant ».
L’histoire de Chios est celle d’un lent pourrissement suspendu aux accords internationaux, négociés entre Bruxelles, Athènes et Ankara (...)
C’est désormais sur ces îles que se matérialisent les frontières extérieures de l’Union européenne.
C’était l’idée même des « hotspots », ces points de chute conçus par le gouvernement grec et l’Union européenne pour faire face à l’afflux de réfugiés depuis 2014. En avril 2015, un accord conclu entre la Commission européenne et Athènes acte la création de ces « institutions de premier accueil » - leur nom officiel. Cinq îles grecques, toutes proches des côtes turques sont concernées : Chios, mais aussi Lesbos, Kos, Leros et Samos. Ces structures, imaginées pour centraliser l’enregistrement des arrivées et le traitement des demandes d’asile ont vite été submergées.
Peu à peu, Chios s’est transformée en une immense prison à ciel ouvert (...)
Une nouvelle loi de janvier 2020 a encore considérablement restreint les dérogations en cas de vulnérabilité, qui pouvaient auparavant donner un droit de circulation sur le continent. Peu à peu, Chios s’est transformée en une immense prison à ciel ouvert pour des migrants qui ne savaient souvent même pas vers où se dirigeait leur embarcation de fortune. (...)
En mars 2020, plus de 6000 demandeurs d’asile sont bloqués sur Chios. Ce pourrissement de la situation exaspère les habitants, et inquiète certains élus. (...)
Dimitris Antonoglou siège au conseil de la ville de Chios depuis un an sous l’étiquette Hiaki Sympolitia, un parti de gauche. Réellement inquiet, il hésite quant à la riposte à organiser. « Notre situation concerne toute l’Europe. On voit bien que c’est l’ensemble du spectre politique en Grèce comme ailleurs qui se déplace vers la droite. Les idées d’invasion, d’islamisation, font leur nid. Renaud Camus est devenu une référence en Grèce [3]. L’Union européenne croit avoir réglé ses problèmes en bloquant les réfugiés sur quelques îles. Mais c’est comme cacher la poussière sous le tapis, personne ne prend conscience de la taille du problème. » Pour l’élu grec, « il faut que l’Europe revienne à la réalité, tout ça c’est aussi la conséquence de sa politique ».