Hossien Rezaye a échappé de justesse aux Taliban alors que les insurgés islamistes s’emparaient de Kaboul. C’est grâce au Cartoon Movement, une ONG basée aux Pays-Bas, et à la diplomatie néerlandaise que le dessinateur a pu rejoindre Amsterdam sur l’un des derniers vols d’évacuation.
À l’image de la conquête des Taliban, tout est allé très vite pour Hossien Rezaye. Quelques jours avant son évacuation, et alors que les insurgés islamistes s’approchent de Kaboul, le dessinateur commence à détruire ses livres, à faire disparaître les bouteilles d’alcool, afin d’effacer toute preuve pouvant l’incriminer aux yeux des Taliban.
Lorsque l’équipe de gestion de crise néerlandaise l’appelle tard la nuit, il saisit quelques vêtements, sa tablette numérique, et se dirige tout droit vers l’aéroport. "Il était 22 heures, se souvient-il, et les Taliban avaient des points de contrôle dans toute la ville. Je me suis demandé s’il n’était pas trop dangereux de prendre ma tablette qui contient toutes mes œuvres et bien d’autres informations. Puis je me suis dit qu’il fallait que je la prenne." Cette tablette va finalement lui sauver la vie.
Enfance en Iran
Le caricaturiste a vécu pendant 10 ans à Kaboul. Il y a construit sa vie et sa carrière.
Avant cela, Hossien Rezaye a grandi en Iran, près de la frontière afghane, où la peur d’être expulsé vers l’Afghanistan, un pays qu’il n’avait alors jamais connu, a toujours été omniprésente. "Je me souviens qu’enfant, à l’école, je priais pour qu’on ne me mette pas dehors", se souvient-il. (...)
Hossien Rezaye commence à s’intéresser à l’art au lycée, mais ses amis et sa famille doutent de la possibilité d’en faire un métier et de gagner sa vie. Il décroche un diplôme en architecture au moment où son visa iranien est sur le point d’expirer.
Ses chances de pouvoir rester légalement en Iran sont quasiment nulles. Il décide alors d’aller à Kaboul, d’autant qu’à ce moment là, l’Afghanistan connait une relative stabilité, poussant d’autres jeunes Afghans à rentrer, avec l’esprit de reconstruire leur pays .
Hossien Rezaye trouve un poste d’enseignant à l’université de Kaboul, monte une entreprise et achète son propre appartement. "Je suis né et j’ai grandi en Iran, mais je me suis vite rendu compte que j’étais un étranger là-bas. Quand je suis arrivé en Afghanistan, j’ai su que c’est là que je devais être".
Catharsis
C’est à Kaboul que Hossien Rezaye se met aux caricatures, pour affronter et supporter la réalité dont il est témoin. "En Afghanistan, une explosion pouvait avoir lieu à n’importe quel moment. Vous êtes en train de vous balader, une attaque suicide se produit et vous n’êtes plus de ce monde." (...)
L’art de Hossien Rezaye relate les complexités de la société afghane. (...)
La situation politique en Afghanistan l’empêche néanmoins de publier ses caricatures dans la presse nationale. Il publie donc ses dessins à l’étranger jusqu’à remporter le prix d’excellence du 10e concours international de caricatures à Urziceni, en Roumanie, en 2016. Deux ans plus tard, il participe à un sommet international de la caricature au Caire, en Égypte.
Puis, Kaboul tombe
Mais en juin et juillet 2021, la réalité d’un renversement du pouvoir par les Taliban devient plus proche. En août, Hossien Rezaye ferme ses comptes sur les réseaux sociaux. Il réduit au maximum sa présence en ligne et la diffusion de ses dessins.
Puis, en quelques jours, la situation se transforme en urgence (...)
Hossien Rezaye écrit alors un mail à Tjeerd Royaards, le rédacteur en chef du Cartoon Movement, pour lui demander de l’aide (...)
il se trouve que par le passé, le travail de Hossien Rezaye avec le Cartoon Movement a été financé par le ministère néerlandais des Affaires étrangères, établissant ainsi un lien direct entre le caricaturiste et le gouvernement néerlandais.
Tjeerd Royaards parvient à entrer en contact avec l’équipe de gestion de crise néerlandaise, qui joint Hossien Rezaye pour coordonner son évacuation. En quelques jours, le dessinateur afghan se retrouve sur la liste des personnes à évacuer et attend de recevoir ses instructions à Kaboul. (...)
Le soir de son départ, Hossien Rezaye met plusieurs heures à trouver l’entrée de l’aéroport, contrôlée par les militaires néerlandais, et à se faufiler à travers la foule. Dans la cohue, il se fait voler son téléphone portable. Heureusement, sa tablette lui permet de continuer à communiquer avec l’équipe de crise néerlandaise.
Hossien Rezaye décrit la scène à l’aéroport comme extrêmement chaotique et angoissante. (...)
Pour attirer l’attention des soldats néerlandais, Hossien Rezaye saute dans un canal d’égout. Il parvient à se rendre au point de rencontre pour être identifié et pris en charge par les militaires. "On a descendu des escaliers et on s’est assis dans le noir. On entendait des tirs partout. On pouvait sentir la peur." (...)
Deux jours plus tard, une explosion décimera la foule, à l’endroit exact où Hossien Rezaye se tenait. (...)
Aujourd’hui, Hossien Rezaye vit dans un centre de réfugiés aux Pays-Bas. Il commence tout juste à réaliser qu’il va devoir repartir à zéro et démarrer une nouvelle vie.
"Pour être honnête, c’est encore irréel pour moi. Je n’arrive pas à croire qu’il y a deux mois et demi, j’avais mon travail, mon entreprise, puis qu’en l’espace d’une semaine, les Taliban ont pris le contrôle des quatre grandes villes et tout s’est écroulé. En deux ou trois jours, j’ai été évacué par l’armée néerlandaise et maintenant je suis aux Pays-Bas. Il m’a fallu 10 ans pour me construire une vie en Afghanistan, avoir des amis, une maison, une carrière, et soudain tout a changé." (...)
"Comment refaire sa vie pour la troisième fois ?", demande Hossein Rezaye, alors qu’il prend le ferry à Amsterdam. "Puis-je me considérer Néerlandais dans un avenir proche, peut-être dans une dizaine d’années ? Ou peut-être pas, je ne sais pas". (...)
Hossien Rezaye veut toutefois garder espoir. Il envisage d’étudier la conservation du patrimoine architectural. Son but est de pouvoir faire quelque chose pour les fameux Bouddhas de Bâmiyân, ces statues monumentales taillées dans la roche dans le centre de l’Afghanistan, détruites par les Taliban en 2001. Ces bouddhas géants sont au cœur de la culture et de l’identité des Hazara. "J’ai ressenti une connexion à Bâmiyân. Je ne ressens pas les choses dans mon cœur, je les ressens dans mon ventre. Quand j’ai quitté l’Afghanistan, j’ai eu l’impression que mon ventre était vide".