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"Il est parti dans les vagues, en criant, jusqu’à ce qu’il disparaisse de nos yeux" : l’effroyable traversée de la Méditerranée de Kandia
Article mis en ligne le 8 octobre 2020

Kandia, un Guinéen arrivé en France depuis un mois, a réchappé de justesse à la mort en mer Méditerranée. En juillet, il avait pris place à bord d’un bateau pneumatique avec 84 autres migrants, persuadé, comme le lui avaient juré les passeurs, qu’ils seraient secourus au bout de quelques heures. Leur calvaire a finalement duré cinq jours.

leurs passeurs leur ont dit que des bateaux humanitaires sillonnaient la zone - garantie, selon eux, qu’ils seraient rapidement secourus. Ils n’ont donc presque pas emporté d’eau, et aucune nourriture. La plupart des passagers n’a pas, non plus, pensé à protéger leurs téléphones portables de l’eau qui les entoure. Le groupe se retrouvera ainsi rapidement isolé et en détresse pendant cinq jours cauchemardesques.

Voici le récit de cette traversée racontée par Kandia.

’’Le premier jour, le bateau fonctionnait. J’étais assis à côté des deux ’capitaines’. Les ’capitaines’, ce sont des migrants qui savent conduire un bateau. Les passeurs les testent avant le départ, puis leur donnent la responsabilité du zodiac en échange d’une traversée gratuite. Les passeurs évitent d’envoyer tout seuls des gens qui ne savent pas se débrouiller en mer, à force ça leur ferait perdre de la clientèle. (...)

Un autre homme, Guinéen comme moi, était assis à mes côtés. Lui, était en charge de la boussole mais il ne savait pas s’en servir. J’ai regardé la carte à un moment et j’ai dit : ’Mais non ça ne va pas ! On va vers la Tunisie !’. On a réussi finalement à rectifier la trajectoire mais, le matin du deuxième jour, on est tombé en panne d’essence. On a appelé un numéro de téléphone qu’on nous avait donné en Libye et qui était censé être celui de secours internationaux, mais la ligne ne passait pas.

Tout le monde criait, les femmes pleuraient, on pensait que c’était la mort. On n’avait plus le choix, alors on a appelé la police libyenne pour leur demander de venir nous chercher. Ils nous ont dit qu’ils ne viendraient pas.
"Je pensais qu’on allait le rejoindre, qu’il nous avait juste devancés"

On a détaché et jeté le moteur pour que l’embarcation soit plus légère. Il y avait beaucoup de vent et on voulait s’en servir pour faire avancer le bateau mais il n’était pas dans la bonne position. L’un de nous, un Ghanéen, a dit qu’il savait nager. Il a dit qu’il pouvait aller dans l’eau pour orienter le bateau de manière à ce qu’il soit poussé par le vent. Il y est allé. Il y a eu des vagues.

Le Ghanéen a essayé de s’accrocher au zodiac mais il a été emporté. Les vagues l’ont envoyé loin. Il criait, il criait, mais on l’a perdu. Il est parti comme ça, dans les vagues, en criant, jusqu’à ce qu’il disparaisse de nos yeux. On était là, on ne pouvait rien. On le voyait mais on ne pouvait rien. (...)

En fin de journée, ce même deuxième jour, deux autres personnes sont mortes. Il commençait à faire nuit quand de grosses vagues ont soulevé le bateau. Un homme est tombé à la renverse. Dans sa chute, il a entraîné quelqu’un d’autre avec lui après s’y être agrippé. À son tour, ce deuxième homme a essayé d’attraper un troisième passager pour rester sur le bateau mais celui-ci lui a frappé la main et s’est dégagé. Le deuxième homme est tombé aussi.

Ces deux hommes, contrairement au premier noyé, ne savaient pas nager. Ils ont un peu tapoté sur l’eau puis ils ont coulé directement. On n’a très vite plus rien vu. Je ne sais pas qui ils étaient, je crois qu’ils voyageaient seuls. Leur noyade nous a calmés encore plus. Je me suis dit que les passeurs nous avaient livrés à la mort. (...)

Ensuite ça a été trois jours de vent et de vagues. Dès que de l’eau entrait dans le zodiac, des personnes s’occupaient de la vider. Le bateau s’est percé à un endroit, trois personnes soulevaient en permanence cette partie pour qu’elle ne touche plus la mer et donc que l’embarcation ne prenne pas l’eau.

Nos téléphones, trempés, étaient inutilisables. Il n’y avait plus d’eau potable. Certains buvaient l’eau de la mer. Moi j’ai essayé, j’en ai mis dans ma bouche mais je n’ai pas réussi à avaler. Rien ne passait dans ma gorge, tout était trop sec, ça brûlait. Au final, ceux qui ont bu l’eau de la mer ont eu très mal au ventre.
"Dans un bateau, si tu es à côté d’une personne qui parle ta langue, tu as de la chance" (...)

Le quatrième jour, on s’est dit : ’Si quelqu’un ne vient pas nous aider maintenant, on va tous mourir’. Je voulais sauver ma peau. Un Soudanais a alors sorti son téléphone qu’il avait réussi à protéger dans un sac plastique. Le téléphone ne marchait pas mais on a pu récupérer la batterie qui n’avait pas pris l’eau : on a retiré la partie métallique extérieure, on a dénudé un câble de chargeur et on a positionné les fils ’’+’’ et ’’-’’ sur la batterie. Péniblement, on a réussi de cette manière à charger un téléphone.

J’ai pu appeler le numéro d’un grand bateau humanitaire, qu’un passager avait gardé sur une feuille mouillée. Au bout du fil, on nous a demandé notre position. On n’en avait aucune idée. Des hélicoptères ont été envoyés pour nous retrouver. Cette nuit-là enfin, je me suis endormi.

Le lendemain, on a été secourus par un pétrolier italien qui nous a emmenés en Sicile. On a tous été séparés en petits groupes. Maintenant je suis en France, je n’ai plus de nouvelles des passagers du bateau. Sauf du Guinéen à la boussole. Lui, il est à Paris, on ne s’est pas vus mais on s’écrit parfois. On se dit qu’on s’en est sorti grâce à Dieu. Parler avec lui me rappelle la souffrance, ça me rappelle d’où je viens."