Après des élus de Callac et Saint-Brevin-les-Pins, l’association Utopia56 dénonce un harcèlement croissant de l’extrême droite à son égard, alors qu’elle bataille pour faire reconnaître le droit à l’hébergement des plus vulnérables. Elle redoute « un effet domino » des violences et un passage à l’acte.
« Faut« Faut-il dissoudre Utopia 56 ? » C’est ainsi que l’animateur de CNews Jean-Marc Morandini s’en est pris dans son émission cette semaine à l’association d’aide aux exilé·es, qui lutte, chaque jour et dans plusieurs villes, pour défendre leurs droits, notamment celui à l’hébergement. « À quoi joue l’association Utopia 56 ? Elle profite de nos faiblesses. La mairie du XVIe renvoie la balle à la mairie de Paris qui renvoie la balle à la Région, qui renvoie la balle à la mairie de Paris. Vous êtes impuissant ? », demande-t-il à Othman Nasrou, le vice-président Les Républicains de la région Île-de-France.
La réponse de celui-ci est sans filtre : « La réalité, c’est qu’on a affaire à une idéologie qui est celle de cette association, celle de la Ville de Paris qui a poussé jusqu’au bout pour ne pas agir. On s’est habitué dans notre pays au non-droit, au chaos absolu où chacun fait ce qu’il veut. Il y a des associations qui ne font plus de l’humanitaire, mais qui sont dans l’idéologie. Elles défendent une vision de l’immigration, que n’importe qui peut venir s’installer en France. »
Ce dernier appelle ensuite à sa « dissolution », interpellant l’État. Dans un contexte où le gouvernement n’a pas hésité à s’en prendre à la liberté d’association, lançant plusieurs attaques à l’encontre de la Ligue des droits de l’homme (lire ici ou là), mais aussi des Soulèvements de la Terre à la suite des événements de Sainte-Soline, cet appel à dissolution d’une association venant en aide aux exilé·es n’est pas anodin. (...)
« À force, on a l’impression que ça devient presque banal, relève Nikolaï Posner, d’Utopia 56. Mais la dissolution, on n’y croit pas du tout. On fait de l’humanitaire, et la seule chose qu’on peut nous reprocher, c’est d’occuper une école pour obtenir un hébergement à des jeunes. »
Près de 400 jeunes sans abri occupent une école (...)
« Dès les premiers jours, on s’est rendu compte que ça allait être plus compliqué que prévu », poursuit Nikolaï. La « haine habituelle » s’est vite propagée, d’abord dans le quartier : les banderoles de l’association ont été déchirées, des posters d’Éric Zemmour ont été collés, des « gars menaçants » se sont manifestés à l’entrée des lieux.
Le 15 avril, les féministes identitaires du groupe Némésis ont organisé une manifestation devant l’école (...)
Puis des menaces en pagaille. (...)
Le 2 mai, l’antenne d’Utopia 56 de Tours (Indre-et-Loire) a reçu un courrier plein d’excréments, sur lequel figurait un autre message : « Immigration, faux mineurs, vrais menteurs. Fermons nos frontières », avec le dessin d’un navire humanitaire en mer et le logo du parti belge d’extrême droite « Chez nous ».
L’atmosphère a rarement été aussi virulente, explique l’association, dans le cadre de ses actions. (...)
Avant-hier, un groupe de partisans Reconquête s’est rassemblé devant l’école. Une pétition a également été lancée par la délégation du parti du 16e arrondissement de Paris. Le texte, s’adressant au maire, évoque un « coup de force des lobbies pro-migrants ».
Rassemblement d’opposants et menaces de mort (...)
Un reportage de Valeurs actuelles, publié le 11 mai et revenant sur le rassemblement organisé devant l’école, laisse entendre les pires fantasmes sur la présence de migrants dans le quartier. (...)
Le conseiller régional niçois Philippe Vardon (Reconquête), s’est lui-même rendu sur les lieux le 9 mai pour accuser les bénévoles associatifs d’être les « relais des mafias et des milices de passeurs ». (...)
Pour Utopia 56, cette « montée de la haine » résonne dramatiquement avec ce qu’a vécu le maire de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), qui vient de démissionner en pointant le manque de soutien de l’État après les menaces proférées à son égard par l’extrême droite et l’incendie criminel à son domicile.
« On se sent complètement abandonnés, et c’est ça le plus violent. Malgré toutes nos interpellations, on ne parvient pas à ouvrir un dialogue avec les autorités », déplore Nikolaï. « Personne ne réagit, enchaîne Yann Manzi, cofondateur de la structure associative. La mairie et France Terre d’asile nous envoient de plus en plus de jeunes, mais jusqu’à quand on va tolérer ces dysfonctionnements ? »
Dans un courriel adressé le 11 mai au préfet de la région Île-de-France, à la maire de Paris, à plusieurs membres du cabinet d’Élisabeth Borne et de l’Élysée, l’association alertait sur un risque sécuritaire grandissant chaque jour, de « discours haineux » et d’« insultes racistes ». « Doit-on attendre un acte de violence, une attaque raciste provenant de groupuscules et collectifs extrémistes, Monsieur le préfet ? », interrogent les coordinatrices d’Utopia 56, qui n’ont pas eu de retour au moment où nous écrivons ces lignes.
Selon Yann Manzi, les polices municipale et nationale feraient des rondes, mais la préfecture de police de Paris n’aurait pas contactés la structure depuis la hausse des tensions autour de l’occupation de l’école. La Ville de Paris s’est engagée à leur proposer, dans les prochains jours, deux agents de sécurité pour surveiller les lieux. Ces derniers seraient mobilisés entre 18 heures et 22 heures. En attendant, les bénévoles se relaient, la nuit, pour faire les « veilleurs ». « On n’est pas sereins. Il suffit qu’il y ait un petit bruit au niveau du grillage pour qu’on s’imagine le pire », conclut Nikolaï.
Contacté, Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge de la protection des réfugié·es, indique avoir demandé hier à la préfecture de police de Paris de sécuriser les lieux. « Ils m’ont dit prendre l’alerte au sérieux et se sont engagés à ce que des policiers fassent des rondes régulières. » Au vu du climat qui règne en ce moment, poursuit-il, il y a « besoin d’être extrêmement vigilants ». Mais le vrai sujet reste celui de la mise à l’abri selon lui. « Dès le début, on a alerté les services de la préfecture de région, d’autant que la Ville de Paris a des sites à proposer. C’est pour l’instant resté sans réponse positive. »