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Fête du cochon à Hayange : « Vous allez me faire pleurer… »
Article mis en ligne le 15 janvier 2019

Vallée encaissée, ville oubliée. Hayange, ancien cœur flamboyant de la sidérurgie mosellane, n’a plus depuis les années 1980 que ses yeux pour pleurer. Ça, et une triste notoriété : en 2014, elle s’est donnée à un maire frontiste, Fabien Engelmann. Chaque année, celui-ci y organise une Fête du cochon, kermesse prétexte à un racisme débridé. Plongée dans un monde perdu.

Il ne le quitte pas d’une semelle. Tout l’après-midi, le couve, le veille. L’œil en alerte, la main sur le holster [1] et le groin protecteur. Et même quand l’objet de son attention monte sur scène débiter un discours, il reste son ombre, prêt à dégainer plus vite qu’elle. Policier municipal certes, mais bodyguard avant tout  : l’uniforme prend sa mission au sérieux. Pas question que se répète « l’odieuse agression » commise lors de la précédente édition, quand des militants animalistes avaient aspergé le maire de faux sang pour mettre en lumière « les liens existants entre le spécisme et le racisme ». Cette année, promis  : rien ne viendra souiller le joli costume de l’édile. Et s’il faut prendre à sa place un seau de plasma en plein plastron, alors soit – les hommes, les vrais, se mesurent à leur sens du sacrifice. (...)

Mais el pistolero de Hayange en sera pour ses frais  : d’agression, il n’y aura point. Ni politique, ni terroriste. Macache. Pas même un battement de cils de protestation. J’y songe un temps, mais l’impressionnant déploiement de gens d’armes n’incite pas vraiment à moufter. Plein de policiers en uniforme, nationaux et municipaux, quadrillant les allées. Des flics en civil aussi, façon gros durs, les muscles gonflés, le tatouage viril et le flingue en évidence – l’un arbore même un fusil d’assaut. Des gendarmes en embuscade aux alentours, encore. Et des vigiles et maîtres-chien partout, qui filtrent les entrées et fouillent les participant.e.s. Pour dire, même les bénévoles, tee-shirts roses floqués « Fête du cochon », se la jouent sécuritaires  : quand le maire entame son discours, ils s’alignent dos à la scène, face au public. Dispositif maximum, « attentifs ensemble ».

« Vaut mieux, hein, assure un quinquagénaire bedonnant. Ils pourraient faire un carnage, tous les radicalisés musulmans de Fameck ou d’Uckange [2]. Ils ne foutent rien, ne dorment pas de la nuit et se lèvent à trois heures de l’après-midi. Et ils n’attendent que ça... Frapper ici serait un symbole. » La Fête du cochon se voit comme une cible. Une façon, miroir inversé, de dire qui elle « cible » réellement. (...)

Dans une interview au site d’extrême droite Riposte Laïque [3] peu avant cette cinquième édition, l’élu Rassemblement national préfère parler d’une « belle tradition populaire de convivialité qui consiste à partager le cochon dans un grand moment festif ».

Il y a le message et sa réalité. Devant les toilettes de l’hôtel de ville, un vieux chibani explique ainsi à ses deux interlocuteurs, Mosellans à l’accent tout ce qu’il y a de plus blanc  : « Les flics viennent de me fouiller dans une allée... » L’un rétorque  : « Eh Aziz, de quoi tu te plains ? T’avais la kalachnikov dans le dos et ils ne l’ont pas trouvée... » Rires gras. (...)

Pas de calicots Rassemblement national, non plus que de piles de bouquins nationalistes ou de tracts dénonçant l’immigration.

En vérité, il n’en est pas besoin  : le racisme est déjà partout. Si profondément ancré qu’il n’est plus nécessaire de le théoriser ou de le formaliser. Intuitivement, chacun sait pourquoi le cochon est l’emblème de l’événement  : non pour « partager », comme le prétend le maire, mais pour pointer celles et ceux qui en sont exclus. À l’image de l’apéro saucisson-pinard contre l’islamisation, organisé à Paris en 2010, l’alimentation est ici vecteur racialiste : « si tu ne manges pas comme moi, tu n’es pas de mon peuple ».

Jacques [4], lui, en est. Résolument. Pour mieux le prouver, le retraité dit « bamboula » et « bougnoule » à chaque phrase. Crachant les sales mots avec tant de conviction que même sa femme, qui pourtant a dû en entendre bien d’autres, finit par en être gênée, essayant de rattraper sa haine par un sourire presque désolé. « L’Aquarius, tous les bateaux de migrants… Si ça ne tenait qu’à moi… Boum, par le fond… Pour de vrai, je les coulerais, hein  !  » Et d’appuyer la sentence par une mimique résolue, doigt pressant une gâchette imaginaire. «  Tous les étrangers sont des profiteurs. Les bamboulas, les Albanais, les Kosovars… Ils sont logés, nourris, habillés gratuitement, et ils touchent plein d’argent. Ils ne viennent ici que pour profiter du pays.  » Avant, Jacques était soudeur, trente ans dans la même boîte. Où ça  ? Au Luxembourg tout proche, où la paye est bien meilleure – l’étranger est à géométrie variable. Sa retraite  ? 2 500 € net. Jacques, privilégié dans une ville sinistrée, vit bien. Mais quand même, il dit : «  Un bon bougnoule a un couteau planté dans le dos.  » Avant de s’en aller, non sans m’avoir averti, me trouvant un peu louche : «  Gaffe, je t’ai à l’œil  !  » (...)

Si Fabien Engelmann a un talent, c’est celui de mettre en musique «  respectable  » la haine de Jacques et de ses semblables. Quand vient l’heure de son discours, il la passe ainsi au filtre, en livrant une version jugée acceptable à la fois par ceux-ci et par la société. (...)

Encore quelques minutes, discours allant crescendo, jusqu’à l’explosion finale  : « Soyez fiers, mes frères et sœurs, notre culture est belle, nous sommes la France éternelle ! » Acclamations. Marseillaise générale. Jouissance collective.

Il faut, ici, se tourner pour regarder le public. Sur les visages ? La haine, certes. Mais pas que. Le plaisir de la revanche, aussi. Celle des perdants, des sacrifiés, des oubliés – la région en est pleine, qui a été frappée de plein fouet par la désindustrialisation des années 1980 et ne s’en est jamais remise, littéralement dévastée par le chômage et la pauvreté. Les voilà prêts à tout, et surtout au pire, pour obtenir vengeance. (...)

À tout prendre, ils préfèrent encore être manipulés par un Engelmann, jeune arriviste s’y entendant à tirer les marrons racistes du feu. C’est qu’il leur laisse le dernier pouvoir qu’il leur reste : la capacité de nuisance. Détruire l’humain pour prouver qu’ils respirent encore. « Si vous continuez comme ça, geignait plus tôt sur scène Claude Arena, sosie de Mike Brant, vous allez me faire pleurer. » Le chanteur gominé évoquait une émotion musicale partagée. Sans saisir combien il faut l’entendre au pied de la lettre. Pleurer sera bientôt tout ce qu’il nous reste.