« Cela ne me gêne pas qu’on dise que je suis noire, c’est la vérité. Mais me faire traiter d’esclave est insultant », confie la présentatrice de télévision Dalia el-Ahmad à « L’Orient-Le Jour ».(...)
« Nous ne donnons des dollars qu’aux Libanais. Où est votre “madame” ? » Devant un bureau de change à Beyrouth, Ubah Ali, une jeune Somalienne, écoute le changeur sans s’énerver. C’est sur Twitter que l’étudiante en sciences politiques et droit international à l’Université américaine de Beyrouth laisse éclater sa colère. « Aux Libanais qui présument que je suis une employée de maison, ne me demandez pas où est ma patronne. Je suis malade et fatiguée de devoir supporter vos commentaires racistes et absurdes », écrit-elle sur la plate-forme, déclenchant une vague d’excuses de la part d’internautes libanais honteux et confus. (...)
au Liban, la chanteuse Tania Saleh, comme d’autres vedettes de la chanson et du cinéma arabes, s’est grimée de noir pour exprimer sa solidarité avec « toutes les races ». Cette pratique du « blackface » désormais assimilée à une forme de racisme, un problème prégnant au Liban, a suscité de virulentes critiques. Notamment de la part de Lama el-Amine, une artiste et réalisatrice libanaise dont la mère est africaine. Dans une vidéo sur Instagram, elle s’en est pris à la chanteuse, estimant qu’avant de soutenir les Noirs américains, elle ferait mieux de les soutenir dans son pays. (...)
Dans sa vidéo qui a fait le buzz sur internet, Lama el-Amine raconte son expérience ordinaire du racisme depuis son enfance au Liban : les autres enfants agressifs à son égard, le mépris dans la rue, en taxi ou à l’aéroport...(...)
« Au Liban, le racisme existe depuis longtemps, comme partout dans le monde d’ailleurs, regrette Lama. On ne veut pas généraliser, mais j’ai toujours dit que les Libanais sont racistes et pensent que cela est normal. Ils sont même racistes à l’égard des Syriens par exemple. » « Je pense que c’est une mentalité ancrée dans le féodalisme, celle de posséder une terre et les gens qui y travaillent. Comme le système de la kafala qui est tout simplement de l’esclavage, et qui doit s’arrêter », poursuit-elle.(...)
Le Mouvement antiracisme libanais dénonce depuis des années le système de garant, kafala, jugé injuste, inhumain et qui soumet le travailleur étranger à un régime de droit séparé du droit du travail appliqué pour les Libanais.
« Nous avons besoin de prise de conscience humaine dans ce pays, d’ouverture, d’éveil », estime l’artiste. « Nous allons essayer de sensibiliser la nouvelle génération dans les écoles, surtout avec ce qui se passe actuellement aux États-Unis », promet-elle.
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« Parfois je regrette ma venue au Liban »
Dans les universités, le problème se pose moins, estime Ubah Ali qui a été confrontée à des réactions racistes dès son arrivée à Beyrouth, en 2017. « Le premier jour à l’aéroport, l’agent de sécurité m’a demandé de me placer dans la file d’attente des employées de maison, se souvient-elle. J’ai obtempéré, perdue, car je ne comprenais pas. Il m’a ensuite dit qu’il fallait que je contacte “mon maître” pour qu’il vienne me chercher. Quand il a compris que je venais au Liban pour faire des études, il était choqué. » (...)
Pour l’étudiante, « les Libanais doivent comprendre que les humains sont égaux ». « Cela revient à l’éducation à la maison, et la façon dont les employées de maison sont traitées », déplore-t-elle. « Quand les Libanais apprennent que je suis étudiante à l’AUB, ils changent de ton. C’est pourquoi, exprès, je n’utilise jamais ma carte étudiante. Je veux être respectée pour ce que je suis en tant qu’être humain. C’est le droit de chacun », poursuit Ubah, qui assure cependant que son expérience avec le racisme n’est pas uniquement liée au Liban. « Même mes amis syriens sont racistes, c’est quelque chose en rapport peut-être avec le Moyen-Orient, dit-elle. C’est étrange pour des personnes qui sont également victimes de racisme et de stéréotypes liés au terrorisme dans d’autres pays. » (...)
Présentatrice vedette à la télévision al-Jadeed, Dalia el-Ahmad estime pour sa part que le racisme au Liban peut être expliqué de différentes manières. « C’est une histoire de lutte de classes, dit la journaliste soudanaise. Mais c’est aussi un problème à différents niveaux, tel que le niveau confessionnel. C’est peut-être cette peur de l’autre, ce complexe d’infériorité qui fait que nous voulons supprimer les autres, car nous sommes nous-mêmes faibles et opprimés. »
« J’ai bâti toute ma vie au Liban, raconte la jeune femme. Mais c’est vraiment quand j’ai commencé ma carrière dans le journalisme que j’ai su ce qu’était le racisme. Pas à cause de mes collègues, mais à travers les réactions du public. Quand on n’approuve pas ce que je dis, on s’en prend immédiatement à la couleur de ma peau. Cela ne me gêne pas qu’on dise que je suis noire, c’est la vérité. Mais me faire traiter d’esclave est insultant. »