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Basta !
Enquêtes bâclées, politique du chiffre, hiérarchie indifférente : des policiers critiquent un travail « vide de sens »
Article mis en ligne le 12 septembre 2019

« On se rend tous compte qu’une partie du travail est vide de sens. » La police n’échappe pas aux nouvelles politiques managériales qui détruisent les collectifs, imposent un contrôle hiérarchique et un formalisme accrus, le tout sur fond de manque de moyens. Pour ce premier volet d’une série de trois articles consacrés aux conditions de travail dans la police, Basta ! a donné la parole à plusieurs agents, alors qu’une « marche de la colère » est prévue le 2 octobre.

Quand il analyse ce qui l’a usé, au-delà de la lourdeur des affaires suivies, Pascal évoque les relations détériorées avec sa hiérarchie et la bureaucratisation grandissante de son travail. « Les officiers font de moins en moins d’investigations et de plus en plus de management, regrette le policier. Ils restent trois ou quatre ans et puis ils se barrent. Ils n’en n’ont rien à faire de ce que l’on fait. On ne se comprend plus. Et puis, il faut sans cesse justifier ce que l’on est en train de faire. On bosse plus sur la forme que sur le fond. C’est infernal. »

Malgré l’obligation croissante de tout consigner par écrit, les outils informatiques sont peu fonctionnels. Comme à l’hôpital, aux impôts ou à Pôle emploi, les agents s’épuisent face à des logiciels qui leur font perdre du temps au lieu d’en gagner. « Peu de locaux de police sont véritablement adaptés aux nouvelles technologies, se plaint le syndicat Alliance, l’un des principaux syndicats policiers. Le réseau est encore largement sous-dimensionné pour supporter la totalité des informations. » Les bugs se multiplient, les documents se perdent, la main courante informatique – où les policiers doivent consigner ce qu’ils font – efface des saisies… « Pour les collègues de l’investigation, ce n’est pas pratique, ni ergonomique, précise Thierry Clair, de l’Unsa. Ils doivent multiplier les saisies, qui parfois disparaissent. C’est très long et très fastidieux. »

Analysant l’épuisement des policiers en charge des enquêtes judiciaires, le syndicat SGP-Police (FO) se désole : « Les collègues supportent mal l’obligation de devoir "bâcler" certaines procédures faute de temps et de moyens pour les traiter comme elles devraient l’être. » Résultat ? Les policiers sont de moins en moins nombreux à rêver d’investigation. « On le voit lors des mouvements de mutation, dit Thierry Clair. Sur certains postes, on n’a plus de candidats. Alors qu’au départ, une grande partie d’entre nous aspiraient à devenir enquêteurs. »
Les espaces pour parler du travail ont disparu (...)

Denis Jacob, secrétaire générale d’Alternative police-CFDT évoque plusieurs souvenirs qui l’ont choqué : « Une personne [morte] sous un RER, dont on doit retrouver l’ensemble du corps démembré, un monsieur qui s’était noyé et qu’il a fallu transporter sur une civière au funérarium, un bébé qui était en train d’être embaumé alors que je venais d’être papa. » [2]

Des événements d’autant plus traumatisants que, dans la police comme ailleurs, les espaces collectifs pour parler du travail ont disparu. (...)

« Les abus des uns ont justifié les réformes des autres, qui ont conduit à la nouvelle police, celle qui s’est individualisée au fil du temps », pense Denis Jacob. (...)

Une police « taylorisée »

Au fil des réformes et des – nombreuses – réorganisations, une multitude d’unités ont été créées : unité du quotidien, unité des stupéfiants, unité des délits routiers, unité anti-cambriolages, etc. « Les polices-secours[celles qui répondent au 17, ndlr]ont été vidées de leurs effectifs, alors qu’elles sont le cœur de l’activité de la sécurité publique, décrit Thierry Clair, de l’Unsa. Nos collègues sont débordés, ils enchaînent les missions. » Souvent, ils se retrouvent obligés de prioriser : faut-il continuer à réguler un accident de la route alors qu’un risque de sur-accident existe, ou intervenir dans un appartement où des cris de femme ont été entendus par le voisinage ?

« Le lien avec la population peut se dégrader, reprend le syndicaliste. Si un policier arrive deux heures après que les gens ont appelé, et qu’il ne peut que constater les faits, son travail semble inutile. Lui-même se demande alors à quoi il sert. » Autre effet de ces divisions : « Le boulot est moins intéressant et très monotone, avance Thierry Tintoni-Merklen. (...)

Pour la hiérarchie, le morcellement du travail a le gros avantage de faciliter l’établissement de statistiques. La « politique du chiffre », qui oblige à maximiser le nombre d’arrestations ou de contraventions, s’arrange parfaitement avec cette organisation du travail. Mise en place par Nicolas Sarkozy quand il est arrivé au ministère de l’Intérieur au début des années 2000, cette politique est, officiellement, abandonnée. Mais aucun ministre n’a supprimé l’« indemnité de responsabilité et de performance » (IRP), qui récompense les commissaires dont les hommes ont de bons résultats, et qui peut s’élever à 2000 euros par mois ! Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’ils vont cesser de mettre la pression sur leurs troupes…
« Maintenant pour un petit bout de shit, on ramène le gars au commissariat, parce que c’est bon pour les stats » (...)

Autrement dit, mieux vaut arrêter quinze fumeurs qu’un gros dealer... D’autres interpellations font grimper les statistiques : celles des personnes sans papiers. « Il n’y a pas de plainte, pas d’enquête, et le problème est résolu tout de suite puisque, comme pour le consommateur de cannabis, le gars est pris illico. » Ces pratiques provoquent évidemment de nombreuses tensions avec la population, en plus de miner le moral des agents, qui ont l’impression de travailler pour leurs commissaires et pour les responsables politiques bien plus que pour les citoyens.

« On se rend tous compte qu’une partie du travail est vide de sens », rapporte un policier [4]. « Le boulot des policiers, c’est le renseignement. Et le renseignement, on ne l’obtient pas avec des amendes et des interpellations », ajoute l’un de ses collègues. Le malaise des agents de la base, et leur inquiétude quant au sens de leurs missions ne semblent pas partagés par leur hiérarchie. (...)

Depuis le mois de janvier, 48 policiers se sont suicidés

Les agents se plaindraient-ils sans raison ? Depuis le mois de janvier, 48 policiers nationaux, 12 gendarmes et 8 municipaux se sont donné la mort. Pour ceux et celles qui restent, les liens avec le travail sont évidents. Mais pour l’administration, cela ne semble pas si clair…. Suite au suicide d’une policière au commissariat de Montpellier il y a quelques mois, un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire s’est réuni début septembre [5]. C’est une grande première. Il reste extrêmement rare, dans la police, d’interroger le contexte professionnel de ceux et celles qui mettent fin à leur vie.

Sur les centaines de policiers qui se sont suicidés ces dix dernières années, seuls trois ont été reconnus comme des accidents de service. (...)

La « cellule d’alerte prévention » mise en place par l’actuel ministre de l’Intérieur Christophe Castaner pour lutter contre les suicides mettra-t-elle fin à ce déni de violence managériale ? C’est loin d’être sûr au regard de la très maigre utilité de ce genre de cellule d’écoute, déjà constatée par ailleurs dans le monde du travail. Lors de leur « marche de la colère » du 2 octobre, les policier demanderont, notamment, « une véritable politique sociale pour les agents du ministère de l’intérieur ». (...)