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la Croix
« En Méditerranée, on peut mourir une fois. En Libye, on meurt tous les jours »
Article mis en ligne le 28 juin 2020

Accoudé sur le pont arrière de l’Ocean Viking, le navire humanitaire qui les a recueillis en Méditerranée, le groupe de Pakistanais voit s’éloigner la Libye. Et avec elle, la torture, les sévices, les enlèvements : « Pour eux, on n’est pas des êtres humains ». (...)

Ils étaient 31 Pakistanais sur les 51 migrants dont l’embarcation en bois a été secourue jeudi à la mi-journée au large de l’île italienne de Lampedusa, lors d’une opération du bateau-ambulance de SOS Méditerranée.
« Pour les Noirs, c’est à peu près comme nous, mais avec les Bangladais, les Pakistanais, ce sont ceux qui souffrent le plus » en Libye, juge Imran, 30 ans, qui vient d’y passer un an. « Tous les Pakistanais ici (sur le bateau) ont été captifs pendant leur passage en Libye, on s’est tous fait enlever, on était venus pour travailler, mais on a trouvé la guerre, la torture, les extorsions. Pour eux, on n’est pas des êtres humains. »
(...)

Comme Imran, passé par Dubaï avant de venir travailler dans le bâtiment près de Tripoli, tous racontent les sévices et les enlèvements à répétition. (...)

" j’étais esclave", explique-t-il.
« Ils te donnent juste assez à manger pour que tu restes vivant, pas une bouchée de plus », intervient Naeem 35 ans, qui, lui, a réussi à « s’échapper », mais a fait « l’erreur » d’aller voir la police. « La police m’a ramené aux ravisseurs, ça été pire. Il n’y a pas une seule personne qui nous a aidé en Libye, je n’ai pas trouvé une seule bonne personne dans tout le pays. »
(...)

« Mieux vaut se noyer »

« Et si on n’arrive pas à rassembler l’argent, on nous frappe avec la crosse d’un fusil. Il y a les coups d’électricité aussi. Ou alors on nous affame, pendant des jours, et si on veut boire, c’est l’eau des toilettes. Les tortures, les souffrances que j’ai vécues, je n’arrive pas à mettre des mots dessus »
(...)

Cela ne faisait que sept ou huit mois qu’Arslan Ahmid se trouvait en Libye lorsqu’il a décidé de risquer sa vie en bateau au départ de Zouara. « Ici, en Méditerranée, on peut mourir une fois. En Libye, on meurt tous les jours », reprend-il à voix basse, après un long silence.
Ils ont préféré payer 2.000 dollars « maximum » pour s’offrir un ticket de sortie, racontent-ils.
« On a pris le bateau en connaissance de cause. Mais la mort, on l’a déjà vue de très près. La mer, c’est dangereux, mais mieux vaut se noyer que de rester en Libye »
(...)

Tous redemandent confirmation que le bateau ne va pas les ramener en Libye. Puis, rassurés, se prennent à rêver : un nouveau départ à Malte ? En Italie, en France ?
« En fait, peu importe », coupe Imran, « je suis sûr que chez vous, en Europe, personne ne va nous torturer ».