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En Italie, un fascisme est déjà advenu, mais est-il encore à venir ?
Article mis en ligne le 6 mai 2019

La récente commémoration antifasciste de la Libération du 25 avril en Italie a été à la fois l’occasion d’une grande mobilisation populaire et de comportements abjects de néofascistes qui ont célébré la figure de l’inique dictateur ou ont méprisé cette commémoration, à l’image du ministre de l’intérieur Matteo Salvini la comparant à un vulgaire et obsolète « derby » entre fascistes et communistes. (...) vulgarité, de l’occultation, de l’ignorance et surtout une inacceptable complaisance à l’égard d’un régime criminel dont il est vain et mensonger de vouloir minimiser la violence et la constance de son expression dès ses premiers instants.

La résonance des années trente et l’inquiétude à l’égard d’un retour des fascismes sont particulièrement fortes en ce début de XXIe siècle marqué par une domination d’idées néolibérales qui hésitent de moins en moins à s’accommoder de dérives autoritaires, et cela quels que soient leur effets potentiels, et par une régression de la pensée critique, alors que les échecs patents des projet progressistes, et même de projets libéraux qui se voulaient plus ouverts, y compris dans l’espace européen, ont été laminés par le diktat des marchés, de la finance et de l’orthodoxie ultralibérale. Face à la disparition des derniers témoins de la catastrophe de la criminalité de masse du nazisme et du fascisme, la question de la mémoire se pose désormais crûment si elle est comprise comme une alliance de la reconnaissance des souffrances des victimes et de leur mise en perspective par une analyse historienne produisant du sens et de la prévention pour le présent et l’avenir.

Mais si c’est bien dans ce double sens qu’elle se pose, il y a dès lors au moins deux écueils qui se présentent à celles et ceux qui tentent d’y réfléchir.

 Un premier écueil fait penser au fameux point Godwin qui mènerait au bout d’un certain temps tout protagoniste d’une controverse sur ce qui relie le passé et le présent à assimiler son ou ses adversaires à la figure de Hitler (ou de Mussolini dans le cas de ce billet), un mode de raisonnement dont le déploiement sans nuance mènerait bien sûr à une impasse, ou aurait en tout cas peu de chance de produire de l’intelligibilité.

 Le second écueil consiste au contraire à refuser toute comparaison et à ne jamais voir aucun lien entre des théories et des pratiques raciales, répressives et dictatoriales du passé et du présent, comme si le déroulement de l’histoire n’était strictement composée que d’événements inédits, sans lien les uns avec les autres, selon une posture antiquaire dont l’érudition ne s’exprimerait qu’à la condition d’une mise à distance de temporalités et de contextes différents. (...)

En Italie, le succès de la Lega est effrayant. Ce mouvement d’extrême-droite est dirigé par une personnalité vulgaire et fière-à-bras, par ailleurs ministre de l’Intérieur, dont des comportements ne sont pas sans rappeler à certains égards les frasques mussoliniennes d’un autre temps, parfois même d’une manière tellement grotesque que cela suscite de vives réactions, comme à Forlì le 4 mai dernier. La question est donc forcément posée de savoir dans quelle mesure les horreurs du fascisme pourraient non pas se répéter telles quelles, mais advenir sous d’autres formes : question qui a d’ailleurs déjà été posée, notamment par Umberto Eco, avec son Ur-fascisme, dans Reconnaître le fascisme, qui évoquait, il y a un quart de siècle, un fascisme capable de toujours revenir sous toutes sortes d’apparences plus ou moins anodines. Il lui attribuait alors 14 archétypes qu’il ne faut bien sûr pas s’attendre à tous retrouver dans une même situation : un culte d’une tradition ancienne ; un refus du modernisme et du rationalisme ; un culte de l’action et une haine de la culture ; une réduction de tout désaccord à une trahison ; une peur, notamment raciste, de la différence ; un appel à des classes moyennes frustrées et dévalorisées ; le nationalisme comme défense face à des formes de complot international ; une mise en exergue d’ennemis puissants, mais pas invincibles ; une exaltation de la vie pour la lutte rejetant tout pacifisme ou empathie ; un élitisme populaire qui méprise les faibles et crée des hiérarchies ; un culte de l’héroïsme et de la mort ; un machisme misogyne et paternaliste ; une exaltation du peuple souvent antiparlementaire ; et enfin une novlangue simplifiée et manipulatrice.

L’Ur-fascisme d’Umberto Eco était présenté comme primitif et éternel. Or, si la réflexion historienne ne peut qu’être mal à l’aise avec cette notion d’éternité, son travail de comparaison met toujours à la fois en évidence des ruptures et des continuités, ce qui n’est pas contradictoire avec l’idée d’un fascisme générique, concept qui explique alors ces différents préfixes qui lui sont accolés : néofascisme, postfascisme, voire fascisme 2.0. Par ailleurs, l’idée que le fascisme puisse advenir sous de nouvelles formes reste à ce stade une inquiétude et une question.(...)

De la même manière que tous les génocidaires produisent d’emblée et dans la succession de leurs crimes des éléments susceptibles d’assurer leur négation envers et contre tout, tous les régimes fascistes, dans leur diversité, ont mis en place de quoi faire prévaloir une histoire de leurs exactions qui puisse être euphémisée, mystificatrice, complaisante, et parfois aussi négationniste à sa manière. (...)