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Mediapart
Coups de Taser dans les testicules : l’IGPN enquête sur l’interpellation d’un Malien sans papiers
Article mis en ligne le 16 novembre 2021

Un homme de 30 ans a été violemment interpellé en septembre dans sa cour à Paris. Alors que les policiers l’accusent d’outrage et rébellion, l’IGPN est saisie. Des témoignages et vidéos récupérées par Mediapart contredisent la version de la préfecture.

Que s’est-il passé le vendredi 17 septembre dans le XVIIIe arrondissement de Paris ? Ce jour-là, Seriba, 30 ans, sans-papiers d’origine malienne, fête son anniversaire avec quelques amis dans la cour de son immeuble avant que des policiers ne décident de l’interpeller. Lui affirme que les forces de l’ordre l’ont « tabassé sans raison ». Les policiers démentent et l’accusent d’outrage et rébellion.

Interrogée par Mediapart, la préfecture de police de Paris est catégorique. Les policiers auraient simplement fait leur travail. (...)

Pourtant, sur la base de témoignages recueillis par Mediapart, d’un rapport médical de l’unité médico-judiciaire (UMJ), mais aussi de la vidéosurveillance du lieu où Seriba a été interpellé, le déroulé apparaît totalement différent du récit délivré par la préfecture parisienne.

Les images contredisent la version de la préfecture (...)

Sur les images de vidéosurveillance que nous avons pu récupérer, on constate effectivement qu’un des policiers arrive vers lui pour arracher et éclater son ballon. L’agent saisit ensuite Seriba par le col de son manteau pour le relever puis le rasseoir. Il le relève encore et le saisit par le cou pour l’amener violemment au sol. À aucun moment, le jeune homme n’a de geste violent à l’égard du policier. (...)

D’après Seriba et plusieurs témoins, l’un des policiers aurait aussi fait usage de son pistolet à impulsion électrique. Samy, étudiant de 21 ans, réveillé par des cris, est sorti à sa fenêtre au moment des faits. « J’entendais : “Lâchez-le, lâchez-le, il n’a rien fait.” J’ai ouvert mes volets et j’ai vu des policiers très tendus, très agressifs », explique-t-il. « Le policier qui était à part avec la victime lui tordait les mains. En quelques secondes, j’ai entendu un bruit bizarre que j’ai compris être celui d’un Taser. Pourtant, l’homme interpellé ne faisait rien à ce moment-là. Il n’était ni agressif ni violent envers les policiers. C’était l’inverse. » (...)

Lors du trajet pour se rendre au commissariat de la Goutte-d’Or, les violences des agents auraient été encore plus importantes. (...)

« Dans la voiture, ils me remettent des décharges. Cette fois-ci, ils m’ont donné des coups de Taser au niveau de mes testicules. Après, ils m’ont tasé au niveau des genoux et des cuisses puis j’ai reçu plusieurs coups de matraque », se souvient la victime. Selon elle, les insultes racistes fusent : « Ils m’ont dit : “Espèce de macaque de merde, avec ton gros nez, on va te défoncer.” »

Arrivé au commissariat, Seriba est examiné par un médecin, puis dirigé malgré tout vers le commissariat de la porte de Clignancourt, dans le XVIIIe arrondissement. Là encore, il aurait été frappé par les mêmes policiers. (...)

Plus tard, la victime est de nouveau déplacée au commissariat de la Goutte-d’Or pour y être placée en garde à vue, accusée d’outrage et de rébellion. Dans la cellule, elle fait alors un malaise avant que d’autres gardés à vue n’appellent à l’aide. « J’ai cru que j’allais mourir. Je ne sentais plus mon corps, jusqu’à ce que je m’évanouisse », explique Seriba. Les policiers sont alors contraints d’appeler les pompiers. Un médecin des UMJ est aussi sollicité et ordonne l’hospitalisation de la victime à l’hôpital Bichat. (...)

Si la préfecture de police occulte totalement les violences des policiers, le rapport médical que Mediapart a pu consulter dénombre de multiples blessures (...)

« Le sujet est excessivement choqué par la violence de l’interpellation dont il a fait l’objet (pleurs lors de l’examen) », précise le médecin qui prescrit pas moins de 45 jours d’ITT.

Un examen ultérieur mettra en avant de multiples hématomes, une fracture du nez et une contusion au niveau de la mâchoire. Seriba est toutefois convoqué fin septembre pour outrage et rébellion. (...)

Quelques jours plus tard, le 6 octobre, la victime dépose plainte auprès de l’IGPN. La vidéosurveillance de l’accueil du commissariat est versée au dossier et serait « accablante pour les forces de l’ordre », d’après Me Arié Alimi, l’avocat de la victime. Joint par Mediapart, le parquet de Paris confirme qu’une enquête confiée à l’IGPN a été ouverte le 17 septembre 2021 du chef de « violences par personnes dépositaires de l’autorité publique ».

Fait plus étonnant, le nombre d’ITT de la victime a été ramené à six jours lors d’un second examen médical sollicité par l’IGPN. Son avocat dénonce un examen bâclé. « On va demander une expertise car le deuxième médecin n’a même pas ausculté mon client et n’a donc pas pu constater les brûlures du Taser par exemple », précise Me Alimi.

Comment expliquer ce « déchaînement de violences » ? « Ce sont les policiers du quartier, dès qu’ils me voient, ils se foutent de moi. Je n’ai pas encore de papiers, puisque ma demande est en cours, alors ils en profitent », détaille la victime qui admet elle-même avoir pu « commettre des délits par le passé ». « Je porte un bracelet actuellement mais je me suis rangé justement, précise-t-il. J’ai une petite fille maintenant, je veux me tenir à carreau, mais ils me harcèlent. »
De nouveau interpellé après avoir porté plainte à l’IGPN

Le 6 octobre, quelques minutes à peine après être allé déposer plainte à l’IGPN, Seriba est d’ailleurs de nouveau interpellé dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Là encore, il dénonce « un harcèlement des forces de l’ordre ». Il accuse même les policiers d’avoir ajouté de la drogue dans sa sacoche pour l’accuser à tort de détenir des stupéfiants.

Interrogée par Mediapart, la préfecture de police de Paris affirme qu’il a été interpellé « par des effectifs de la CSI 75 à Paris XVIII pour détention de produits stupéfiants suivi d’outrage et de rébellion ».

Un témoin ayant assisté au contrôle d’identité affirme pourtant n’avoir vu aucun policier extirper de la drogue de sa sacoche. Une habitante du quartier qui a filmé l’interpellation avec son téléphone raconte : « La situation devenait instable, alors j’ai filmé son contrôle. Ils ont fouillé minutieusement sa sacoche et ses vêtements, mais n’ont rien trouvé. Ils l’ont ensuite déshabillé dans la rue, on aurait dit qu’ils cherchaient à lui trouver quelque chose. Ils ont baissé son pantalon très bas, j’ai trouvé que ça faisait très déshabillé, j’étais gênée. Des passants ont aussi dit aux policiers qu’ils exagéraient. Puis ils ont embarqué le jeune », témoigne-t-elle. (...)

Selon lui, les policiers auraient alors ajouté un sachet d’herbe une fois dans le camion de police. « Dans la voiture, un policier a sorti un pochon d’herbe, en riant et en disant que j’étais déjà bien connu des services de police, assure Seriba. Ils l’ont mis dans ma sacoche. » Une fois au commissariat, il dit avoir alerté l’officier de police judiciaire, en vain.

Auprès de Mediapart, la préfecture de police ne mentionne pas ce fait. L’avocat de Seriba l’a en tout cas signalé à l’IGPN en demandant à ce que la drogue retrouvée ne soit pas détruite et analysée pour constater « l’absence d’empreinte » de son client.

Seriba, lui, est convoqué le 17 février prochain afin d’être jugé pour avoir fait usage de « manière illicite de cannabis » et pour « outrage ». Mardi dernier, il a également reçu une convocation pour mise à exécution de son éloignement du territoire.