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Médiapart
Contre la panique qui égare, la raison qui protège
Article mis en ligne le 21 octobre 2020

Alors même que le temps est au deuil et à l’enquête, élus et éditorialistes rivalisent d’indignations et d’outrances. Et activent un engrenage délétère, qui se traduit, mardi 20 octobre, par un geste brutal et inquiétant de l’exécutif : le désaveu des président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, fervents défenseurs d’une laïcité éclairée, celle-là même que promouvait Emmanuel Macron il y a encore quelques mois.

Dénoncer l’intégrisme musulman et défendre la liberté d’expression ne souffre d’aucun débat. Il ne faut nier aucune des difficultés auxquelles est confrontée la République, mais il serait déplorable de renoncer pour cela à l’idéal républicain, social, démocratique et émancipateur.

Oui, des problèmes liés au fondamentalisme islamiste existent dans la société française, évidemment. En s’attaquant à l’école, les terroristes savent qu’ils touchent au lieu par excellence de la construction des citoyens, par la connaissance et l’esprit critique.

Et l’enchaînement des faits qui semblent avoir présidé à la tragédie de Conflans ne peut que nous interroger : comment les délires mensongers d’un père d’élève, appuyés par l’implication d’un imprécateur fiché S, ont-ils pu aboutir à une décapitation en pleine rue ? La sidération, l’émotion et la colère sont infinies.

Mais il est à craindre que l’engrenage politique et médiatique qui paraît s’être mis en route, quelques heures seulement après la commission de l’attentat, poursuit un autre but : annihiler toute voix d’apaisement et de raison, pour mieux amalgamer et stigmatiser les musulmans, dont la moindre manifestation de foi est considérée comme une connivence avec l’intégrisme et donc le terrorisme.

L’établissement d’un continuum entre un voile et une lame de couteau destinée à tuer est dévastateur pour une société fragilisée par des années de néolibéralisme sauvage et de régressions identitaires tant il produit à bas bruit de la différenciation nauséabonde entre un « eux » et un « nous » supposés irréconciliables.

La classe politique dans son immense majorité, encouragée par une sphère médiatique hystérisée, a pourtant décidé d’abandonner toute nuance et toute dignité, pendant que leurs électeurs et téléspectateurs, ou ce qu’il en reste, se recueillent et saluent la mémoire de l’enseignant.

À gauche, les uns désignent des boucs émissaires (la communauté tchétchène qui poserait problème en France, selon Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise), les autres des complices (l’islamo-gauchisme dont serait frappé le même Jean-Luc Mélenchon, selon Bernard Cazeneuve ou Manuel Valls, membre et ex-membre du Parti socialiste). À droite (dans la majorité comme dans l’opposition), les propos délirants se succèdent, l’usage du terme « islamophobie » redevient suspect de collusion avec le djihadisme, l’on s’interroge encore sur l’anonymat sur Internet. Du côté des Républicains et de l’extrême droite, on va jusqu’à demander l’interdiction de la langue arabe à l’école ou du voile à l’université.

Aussitôt après l’attentat, avant même que Matignon ne demande à l’Observatoire de la laïcité, institution largement respectée, d’« évoluer » afin d’être « davantage en phase avec la lutte contre les séparatismes », l’exécutif a lancé la « riposte ». Comme galvanisé par ce climat confusionniste, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin fait feu de tout bois, comme l’écrit notre journaliste Ellen Salvi.

Il appelle à l’unité des Français pour honorer la mémoire du défunt, tout en partant à la recherche des « ennemis de la République », nouveaux traîtres à la nation, symboles de l’anti-France et ennemis de l’intérieur, oubliant combien ces formules furent utilisées par les forces les plus obscures de notre histoire nationale, pendant l’affaire Dreyfus, l’entre-deux-guerres et les guerres coloniales, la guerre d’Algérie notamment. (...)

Déjà touchée par les foudres du ministre : l’ONG BarakaCity, dans son collimateur depuis des mois. Également visé sans attendre les éclaircissements de l’enquête : le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), auquel il est reproché d’avoir été sollicité par le prédicateur islamiste à l’origine d’une des vidéos. Peu importe que cette structure dédiée à l’accompagnement juridique des musulmans victimes de discrimination ait réussi, au fil des années, à sortir de l’invisibilité de nombreux cas d’injures et violences constituant des infractions, en lien avec la pratique d’une religion : il est temps de sévir !

Dans ce moment répressif, le ministre semble moins guidé par le respect du droit que par les anathèmes lancés par les membres du Printemps républicain, porteurs d’une vision radicale de la laïcité diamétralement opposée à celle des défenseurs de la loi de 1905.

Dissoudre les associations, et démettre les gêneurs. Les bruyants soutiens du ministre de l’intérieur, allant du centre-gauche à l’extrême droite, élargissent déjà le spectre des « suspects » et des « complices » à excommunier. Outre l’Observatoire de la laïcité, ils s’en prennent à la Ligue des droits de l’homme (LDH) et à la Ligue de l’enseignement… Comme autant de stigmatisations insensées à l’encontre de médiateurs luttant de toutes parts contre les stratégies de fracturation de la société française, et dont le seul tort serait de ne pas acquiescer à la logique de guerre des civilisations ici à l’œuvre.