Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
la vie des idées
Brésil : une crise en trois actes
Article mis en ligne le 29 mai 2019
dernière modification le 28 mai 2019

Le cas brésilien illustre la crise démocratique que traverse l’ensemble du monde : après une expérience de gauche importante, le pays a basculé vers l’extrême droite. Ce n’est pas, selon Tatiana Roque, un retour vers la dictature d’autrefois, mais un exemple d’érosion interne de la démocratie.

Outre l’intérêt que le phénomène suscite par la position du Brésil en Amérique, l’élection de Jair Bolsonaro offre des pistes importantes pour comprendre la fragilisation globale de la démocratie à l’heure actuelle ainsi que les difficultés de la gauche pour lui faire face. Rappelons que, pendant les années 2000, plusieurs gouvernements de gauche sont arrivés au pouvoir en Amérique latine, ayant inspiré même de nouveaux partis européens, comme Podemos. En ce qui concerne le Brésil, il paraît intéressant de se demander pourquoi, après l’expérience novatrice des gouvernements de Lula, au lieu de devenir le terrain pour un renouveau de la gauche, le pays est devenu un laboratoire pour la réinvention de la droite. Le cas brésilien est ainsi l’illustration d’un phénomène beaucoup plus vaste. Au Brésil comme ailleurs, il semble que ce soit l’absence de réponses aux revendications pour un surcroît de démocratie qui fertilise le terrain pour la croissance de l’extrême droite.

L’élection de Jair Bolsonaro répond, sous la forme d’un grand refus, à l’indignation d’une bonne partie des Brésiliens contre les dysfonctionnements d’une jeune démocratie. La réponse n’est pourtant pas constituante, car cette indignation ne parvient pas à organiser l’insatisfaction, et ce sentiment n’est à l’origine d’aucune réforme du système politique actuel. Faute de solutions pour leurs problèmes quotidiens, les électeurs ont parié sur quelqu’un qui incarne leur mépris du système. Cela aide à comprendre pourquoi la méfiance peut déboucher sur une confiance si aveugle en une personne : Bolsonaro incarne le refus, le mépris et le ras-le-bol d’une bonne partie de la population envers les hommes politiques en général. (...)

L’image « antisystème » dont il se revendique lui a permis de se présenter comme candidat à la présidence de la République sans aucun programme de gouvernement. Sur la table, seulement de vagues promesses « morales » et sécuritaires : faciliter l’accès au port d’armes, restreindre l’enseignement de ce qu’il appelle l’« idéologie du genre », éradiquer la corruption et persécuter les mouvements de gauche.

En réalité, Bolsonaro ne représente même pas les aspirations des personnes qui ont voté pour lui. Un sondage réalisé immédiatement après son investiture montre qu’une part importante de ses propositions n’est pas soutenue par la population, à l’exception de la réduction de la majorité pénale et du contrôle de l’entrée des immigrants. En revanche, des points importants de l’agenda de l’extrême droite sont refusés par des proportions importantes de l’électorat brésilien (...)

Cet écart entre l’opinion des électeurs et le programme du président peut surprendre. Toutefois, on ne peut pas conclure non plus que les gens ne savaient pour qui ils ont voté. Pire : il semble que cela leur importait peu. Jair Bolsonaro incarne en réalité une déception générale et globale pour « tout ce qui est là » : le désarroi et la désespérance de millions des personnes que ne croient plus qu’un gouvernement quelconque puisse résoudre leurs problèmes quotidiens.

Le mépris de Bolsonaro envers les institutions démocratiques, ainsi que la participation des militaires au gouvernement, amènent une partie de la gauche à dénoncer le risque d’un retour d’une dictature comme celle que le Brésil a vécu de 1964 à 1979. Un tel diagnostic peut nous tromper sur – et donc nous éloigner des solutions pour faire face à – le moment politique que le Brésil non seulement, mais aussi le monde est en train de traverser. La dictature n’est ni la seule manière, ni la plus répandue, de menacer la démocratie à l’heure actuelle. Dans différents pays, la Hongrie étant sans doute l’exemple le plus parlant, nous assistons à une fragilisation qui se produit de l’intérieur même de la démocratie, par le moyen de différents dysfonctionnements et dérèglements de ses dispositifs fondateurs, comme le pouvoir constitutionnel ou la reconnaissance d’une presse indépendante du pouvoir politique ou économique. (...)

Je veux ici montrer que la crise démocratique aiguë qui traverse maintenant le Brésil, s’est produite par étapes, et a engagé des acteurs venus de spectres politiques très différents. (...)

C’est qu’au-delà du moment électoral et du rôle que peuvent jouer des institutions comme les partis, les parlements ou la justice, il est nécessaire de penser les rapports invisibles qui lient la population au pouvoir politique, et qui sont essentiels au fonctionnement de la représentation. La confiance, la légitimité et l’autorité sont des institutions invisibles de la démocratie [1]. Le moment actuel requiert une attention renouvelée au fait que le pouvoir ne se constitue pas seulement des rapports de force visibles et des institutions matérielles. (...)

Des auteurs comme Wendy Brown ont déjà mis l’accent sur la façon dont les mécanismes de gouvernance néolibéraux participent à la dissolution des institutions démocratiques [2]. C’est ce que fait apparaître aussi le cas brésilien, avec notamment le rôle croissant et très opaque des technocraties qui s’occupent des choix budgétaires, qui affaiblissent les liens entre le gouvernant et sa base, et participe à miner le rapport de confiance. S’il est vrai, d’une part, que le « néolibéralisme » est un terme passe-partout, qui renvoie trop souvent à un ennemi trop abstrait, le concept devient plus précis si l’on pense à l’ensemble des mesures concrètes qui restreignent le pouvoir de décision des gouvernants élus sur le budget – et donc le débat public [3]. Le cas brésilien est très parlant à cet égard. (...)

2013 – Plus de démocratie !

Les manifestations de juin 2013 au Brésil, par-dessus tout autre versant, ont réclamé plus de démocratie. Et cela en deux sens : rendre beaucoup plus solide et durable la récente diminution des inégalités, mettre en place de meilleurs services publics, notamment d’éducation et de santé, et créer des mécanismes de contrôle du pouvoir visant l’éradication de la corruption. Cela n’a pas été compris par le système politique, ni à gauche ni à droite. (...)