Pure hypothèse. Admettons que concernant l’accueil des étudiants étrangers dans les universités françaises, quelqu’un émette l’idée suivante : multiplier par 16 les frais d’inscription en licence, master et doctorat afin de s’assurer de virer les pauvres au profit des riches et accessoirement de remplacer les noirs par des blancs. (...)
Voilà. On trouverait d’abord ça très très con. Ensuite on se dirait "mais quel bel enfoiré". Et juste après on aurait quand même du mal à évacuer totalement l’hypothèse d’un vieux fond de racisme décomplexé. Et ben figurez-vous que le gouvernement de la start-up nation vient de lancer l’idée. Il vient même carrément d’annoncer la mise en oeuvre du truc pour Septembre 2019. (...)
Ils sont (encore plus) dingues (que je ne le pensais)
Le premier ministre et la ministre de l’enseignement supérieur sélectif et de la recherche du profit, ont annoncé que les étudiants étrangers (hors Union européenne), qui pouvaient jusqu’à présent venir faire leurs études en France au même tarif que les Français, vont dès la rentrée prochaine payer beaucoup plus cher au nom d’une "stratégie d’attractivité" (sic) déclinée comme suit :
"opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence."
Bah oui comment peut-on être contre l’attractivité et contre l’excellence ? Et quand je dis beaucoup plus cher, c’est vraiment beaucoup plus cher :
"Alors qu’une licence coûte aujourd’hui 170 euros par an, un master 243 euros et un doctorat 380 euros, ils paieront respectivement 2 770 euros pour la première et 3 770 euros pour les deux autres."
Vous voyez le topo ? Tranquille. A peine un peu en dessous du tarif la plupart des écoles privées qui vendent des diplômes en bois. On en est là. En général l’annonce de ce genre de mesure reste ... une annonce. On te balance ça histoire de voir comment ça réagit en face, on sait bien sûr que ça n’a aucune chance de passer dans l’opinion et auprès des professionnels du secteur concerné, et donc on en profite pour faire passer en loucedé la vraie réforme qu’on visait.
Mais là non. (...)
Comme le rappelait Philippe Watrelot sur Facebook :
"Il faut appeler un chat un chat : la décision de multiplier par 15 les droits d’inscription pour les étudiants extérieurs à l’Union européenne vise à remplacer des pauvres par des riches et des noirs par des blancs. Elle est profondément discriminatoire."
(...)
Quand tu as affaire à des gens qui considèrent que le néo-libéralisme et la pensée managériale sont la synthèse indépassable du siècle des lumières et de l’humanisme de la renaissance, niveau cynisme t’es jamais, mais alors jamais déçu.
Parce que ces gens-là ne manquent jamais l’occasion d’en rajouter une couche. Ainsi donc Edouard Philippe et Frédérique Vidal ont décidé d’associer à leur plan de communication le hashtag #BienvenueEnFrance.
Oui je sais. C’est dingue. Ils sont dingues. (...)
La logique consistant à décréter que "plus ce sera cher" et "plus ce sera attractif" est déjà au-delà du bancal et de l’ostensible foutage de gueule sur le strict plan de la cohérence intellectuelle mais quand vient s’y ajouter l’idée selon laquelle "et plus on s’en servira pour corriger les inégalités" là ça me fout beaucoup plus que le cul en larmes tellement c’est aussi cohérent que de demander à Eric Zemmour de faire preuve d’empathie envers des minorités. (...)
Témoigner et réfléchir. Et puis surtout dénoncer et agir.
Des tribunes donc, il y en eut ces derniers jours d’aussi justes que d’aussi émouvantes. L’une des plus jouissive et des plus justes à mon goût est celle de Paul Cassia (professeur des universités en droit) publiée sur Médiapart, tout en sobriété et en retenue :
"L’explication de cette multiplication par dix ou vingt des frais d’inscription des étudiants étrangers laisse pour le moins dubitatif : le Premier ministre trouve « absurde » et « injuste » qu’un étudiant non-européen « fortuné » « paie les mêmes droits d’inscription qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et paient des impôts en France depuis des années ». Dans le monde théorique d’Edouard Philippe, tous les étudiants non internationaux sont des étudiants français, tous ces étudiants français ont non pas un mais des parents, tous ces étudiants français ont des parents qui tous deux résident en France (quid des ressortissants européens), tous ces étudiants français ont deux parents qui résident en France et qui tous deux paient des impôts, et « donc » qui financent indirectement ces services publics administratifs que sont les établissements universitaires. A contrario, dans le monde théorique d’Edouard Philippe, un étudiant international est originaire d’un pays où le niveau de vie est comparable au nôtre et où donc 2 770 euros ou 3 770 euros représentent « en vrai » 2 770 euros ou 3 770 euros ; cet étudiant arrive en France sans frais ; il y trouve immédiatement un logement meublé d’un simple clic sur internet ; il mange gratis ; il ne s’acquitte d’aucun impôt ou taxe lorsqu’il suit son cursus. La technocratie, c’est exactement cela : un administrateur qui modèle à sa façon, telle qu’il l’imagine, une réalité qu’il ne connait pas, pour lui donner l’aspect qu’il souhaite qu’elle possède et non celui qu’elle a."
Paul Cassia rappelle alors cette réalité glaçante :
"A partir du 1er septembre 2019 donc, il devrait donc y avoir une distinction tarifaire entre deux catégories d’usagers du service public universitaire, selon leur nationalité : les français et assimilés d’une part ; les étudiants internationaux de l’autre."
Et pourtant non, le Front National n’est pas arrivé au pouvoir. Il paraît même que ceux qui y sont, au pouvoir, combattent les idées du Front National. (...)
Réduire l’étranger à la figure du parasite. Encore et toujours. (...)
Alors face à l’ensemble de ces connards et à la pensée oesophagienne qu’ils éructent avec une morgue qui ne rivalise qu’avec leur fatuité, il y a les témoignages. Tous les témoignages. Les récits qui sont l’antithèse du Storytelling politique puisque précisément ils ne racontent pas une histoire mais ils sont des histoires qui se racontent et s’incarnent. L’histoire de chacun de ces étudiants, de chacune des ces étudiantes, de chacun de ces individus dont l’idéal et la possibilité d’émancipation sociale, culturelle, politique ou simplement humaine va être fracassée par une putain de stratégie d’attractivité au nom d’une putassière excellence qu’ils n’ont pas les moyens de se payer et que la start-up nation va donc refuser de leur offrir.
Parmi ces témoignages, innombrables, il y a celui d’une collègue enseignante, Raphaëlle Guidée, publié sur Facebook :
"Moi j’ai juste envie de dire pourquoi cette décision me choque et me bouleverse tant.
Chaque année, dans mon master, j’ai deux ou trois étudiants qui débarquent du Maroc, du Togo, du Bénin, de Madagascar ou de Djibouti. Ce sont souvent des étudiants un peu plus âgés que les autres, avec un projet professionnel précis, si avides de conseils et de lectures qu’au bout de quelques semaines c’est presque toujours eux qu’on connaît le mieux. Ils viennent avec leurs histoires, leurs expériences, et leur désir d’échapper à un système scolaire ou social où leurs rêves ne peuvent trouver leur place. (...)
Il faut imaginer les obstacles qu’ils ont surmonté pour arriver ici. Il faut rappeler la double-sélection des dossiers, par les services consulaires et par les universités. Il faut imaginer les frais pour obtenir les visas, pour payer la procédure, l’avion, l’installation en France. Il faut savoir que ces étudiants doivent montrer avant même de venir qu’ils disposent de suffisamment d’argent pour résider en France, et qu’ils contractent souvent des dettes pour faire la preuve de leur autonomie financière. Il faut imaginer, une fois arrivés, la manière dont, avec leurs moyens extrêmement restreints, et presque toujours sans bourse, ils s’accrochent pour gagner de quoi vivre tout en travaillant d’arrache-pied pour compenser leur manque d’expérience de certains exercices académiques. Il faut dire tout ce qu’ils apportent à la petite promotion dans laquelle ils s’intègrent, et savoir aussi que sans eux, bien des masters de petites universités n’ouvriraient pas, faute d’effectifs suffisants pour se maintenir.
Aucun d’entre eux, évidemment, n’aurait pu payer une telle somme en plus de tout le reste. Allons-nous accepter passivement qu’ils soient exclus d’une université qu’ils enrichissent de leurs compétences, de leur enthousiasme, de leurs rêves ?"
Pas assez riche. Rentre dans ton pays. Ne viens pas dans le nôtre. Place à ceux qui ont les moyens de se payer l’excellence. (...)
Il y a aussi la lettre ouverte de cette étudiante venant du Brésil et qui a pu devenir journaliste grâce à la gratuité des études en France, tout en ayant la chance, malgré ses galères et comme elle le rappelle elle-même, de ne pas avoir eu à subir autant de discrimination que quelqu’un arrivant du continent africain : "Vous ne connaissez pas notre réalité Monsieur le premier Ministre."
"Aujourd’hui, monsieur le premier ministre, j’ai pleuré en lisant un article sur le lancement de votre label « Bienvenue en France ». Vous dites vouloir « faire financer les bourses des moins fortunés et des plus méritants en faisant payer les étudiants étrangers qui en ont les moyens », mais vous oubliez tous ceux qui n’en ont pas.
Et des centaines d’autres. (...)
"« On crée des bourses supplémentaires pour détourner le regard, s’insurge Orlane François, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE). Sauf que les étudiants de la classe moyenne, qui ne sont pas assez pauvres pour y prétendre mais pas assez riches pour payer eux-mêmes, restent fortement discriminés. » (Le Monde) (...)
Un rêve qui se brise. Et avec lui le "rayonnement" de la France à l’étranger qui se réduit au clignotement de l’application "banque" dans le logiciel politique de la Start-Up Nation.
Et puis pour les ravis de la crèche qui ont encore dans leur tête l’argument selon lequel toute cette saloperie en bande organisée ne serait que la tentative louable d’exporter en France ce qui fonctionne paraît-il très bien dans le système anglo-saxon, et bien allez vous renseigner un peu et revenez causer lutte finale et lendemains qui déchantent.
Et puis quoi ? Vous imaginez sérieusement que comme enseignant-chercheur je puisse entrer dans un amphi ou une salle de cours dans laquelle il y aura ceux qui, français et assimilés d’une part, bénéficieront des frais d’inscription normaux, une salle de cours où d’autres, "étudiants internationaux étrangers", auront payé 4000 euros leur année, une salle de cours enfin où d’autres, étrangers ayant l’outrecuidance d’être pauvres, ne mettront plus jamais les pieds car ils n’ont pas les moyens de penser attractivité et de rêver excellence ? Est-ce que nous sommes tous en train de devenir des gros cons de l’attractivité et des abrutis de l’excellence ? (...)
Je vais vous raconter une autre histoire. L’histoire de comment, moi, avec mes certitudes et ma grande gueule, à 46 ans, j’ai pris en pleine tronche le truc que je voyais pourtant venir à pleine vitesse depuis déjà quelques années. A la fin de l’année dernière j’ai été rencontrer le directeur de la composante dans laquelle j’enseigne à propos d’une formation que j’ai créée et dont je suis donc "responsable pédagogique", rapport au fait qu’il commençait (le directeur de composante) depuis trop longtemps à m’échauffer les moustaches. Et là il m’a expliqué que je n’étais pas assez performant. (...)
Du coup quelques temps après j’avais écrit une lettre à l’ensemble de mes collègues (enseignants chercheurs mais aussi enseignants pas chercheurs). Et j’avais fait en sorte qu’elle circule aussi auprès de l’ensemble des personnels techniques et administratifs. Je vous fais la version courte, mais en gros ça disait ceci :
Mes chers collègues, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être ...
"(...) Si je prends le temps de vous écrire aujourd’hui c’est surtout parce que j’ai vu, depuis maintenant 10 ans, arriver cette idée qui est l’exact inverse de ce pourquoi j’ai choisi ce métier et de la manière dont je continuerai de l’exercer. Elle a été précédée par ce qu’on a appelé « l’autonomie » et par « la baisse des financements publics » (ce n’est ni un secret ni un discours politique militant, à chaque discours du président de l’université de Nantes il commence par rappeler que le déficit structurel est pour l’essentiel le fait des carences de l’état sur l’argent dû et non-versé à l’université au titre du GVT notamment mais pas, loin s’en faut, uniquement).
Et je l’ai vu arriver elle. J’ai vu arriver ce vilain monstre aux yeux clairs. J’ai vu arriver … « la concurrence ». (...)
Ma conviction c’est que l’essentiel c’est de se battre pour ce à quoi l’on croit. Et de combattre toutes les idées qui nous semblent nocives et toxiques, pour que les gens eux-mêmes, ne deviennent ni nocifs ni toxiques, ni entre eux, ni pour eux-mêmes, à force de porter ces idées là qui sont si simples, si commodes, si pratiques, et surtout si fausses. Chacun d’entre nous et chacune de nos formations, pour le temps que nous avons passé à les monter, pour l’investissement que l’ensemble des personnels y mettent, pour tous ces vacataires, ces semi ou quasi-permanents qui depuis des années, pour quelques grappes d’heures et pour un salaire de misère et sans défraiement s’il vous plaît, pour tous les secrétariats, les services techniques et administratifs, pour toutes celles et ceux qui continuent de nous accorder leur confiance, chacun d’entre nous et chacune de nos formations mérite mieux que cette concurrence, cette seule « rentabilité », ou ce qui finira bientôt, ici aussi, par être brandi comme un délit de solidarité." (...)
Quel est le lien entre la multiplication par 16 des frais d’inscription pour les étudiants étrangers et mes petits tracas dans un IUT de province ?
La même logique de rentabilité. Partout. Tout le temps. Insidieuse parfois, décomplexée et explicite le plus souvent. Depuis l’entrée officielle dans l’économie de la connaissance tout est partie en vrille. (...)
Mais là vraiment ce qui reste c’est juste un naufrage. Juste un putain de naufrage.
A la rentrée prochaine à l’université, les étudiants étrangers hors union européenne vont payer très cher. Seize fois plus cher que ceux qui sont nés au bon endroit avec la bonne couleur de peau et le bon numéro de carte bleue.
Il y a les banques qui se frottent déjà les mains car bien sûr l’endettement massif des étudiants va grimper en flèche. De tous les étudiants. (...)
Parce que la phase deux bien sûr c’est d’augmenter les frais d’inscription pour tout le monde. Ben oui. La cour des comptes le demande depuis déjà si longtemps (la même cour des comptes qui pointe l’inanité de l’augmentation des frais uniquement pour certains étudiants étrangers).
Et le pouvoir n’attend plus qu’une chose : que le poids des réformes structurelles que l’université encaisse à marche forcée tous les deux ans depuis la funeste LRU finisse de faire son effet et que devant la déliquescence générale et l’épuisement des solidarités et des luttes il n’ait plus qu’à imposer cet énième renoncement aux valeurs qui fondent notre système comme une solution à la misère que ces mêmes pouvoirs ont délibérément instauré. Même les éléments de langage sont déjà prêts. C’est un putain de naufrage. (...)
quand on parle de multiplier par 16 les droits d’inscription pour certains étrangers ce n’est pas seulement ces étrangers là que l’on insulte, ce n’est pas seulement le prof que je suis que l’on insulte. Non. Ce que l’on insulte, ceux que le pouvoir insulte, c’est vous. C’est chacun d’entre vous, chacun d’entre nous. C’est l’ensemble des solidarités et des équilibres qui font qu’une nation sera toujours plus grande que les égoïsmes naturels qui la composent. A la seule condition qu’elle puisse se retrouver derrière des valeurs qui honorent à la fois ce qu’elle aspire à devenir et les idéaux sur lesquels elle s’est construite.
Mais là, la seule chose qu’on lui propose à la nation, c’est de multiplier par seize les frais d’inscriptions pour des étudiants étrangers. Tu parles d’un idéal. Tu parles d’une solidarité. Tu parles d’un projet. C’est juste un putain de naufrage. Organisé par une putain de bande de tartuffes.