La destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff en 2016, le procès à grand spectacle et l’incarcération en 2018 du favori de l’élection présidentielle, M. Luiz Inácio « Lula » da Silva, se fondaient sur un même motif : la lutte contre la corruption. Nombre d’observateurs ont approuvé ce coup de balai donné au nom de la justice républicaine. Avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’un coup d’État judiciaire qui a fini par profiter à l’extrême droite.
L’opération « Lava Jato » (« lavage à haute pression »), liée au plus important scandale de corruption de l’histoire récente brésilienne, éclate en mars 2014. Elle tombe sous la responsabilité du juge Sérgio Moro, qui s’était fait les griffes en 2005 en tant qu’assistant dans une autre affaire très médiatisée : le scandale du mensalão, qui concernait le versement par le Parti des travailleurs (PT) de pots-de-vin mensuels à des députés pour leur soutien.
M. Moro a décrit sa façon de procéder dans un article publié au milieu des années 2000. Elle consiste à imiter les procédures mises au point lors de l’opération « Mani pulite » (« mains propres »), qui, au début des années 1990, avait mis à terre les partis de gouvernement italiens, précipitant la fin de la première république. Dans son texte, M. Moro souligne l’importance de deux aspects de cette méthode : le recours à des peines d’emprisonnement préventif, de façon à inciter à la délation, et les fuites dans la presse, calibrées pour susciter l’ire de l’opinion publique et mettre sous pression suspects et institutions. À ses yeux, la mise en scène médiatique importe davantage que la présomption d’innocence.
Au cours de l’affaire « Lava Jato », le juge brésilien dévoile des talents cachés d’imprésario. Raids, arrestations à grand spectacle, confessions : des coups de fil à la presse et aux chaînes de télévision garantissent à chaque étape une large couverture aux opérations qu’il orchestre. Plus dramatiques les unes que les autres, celles-ci sont numérotées et dotées d’un nom de code emprunté à l’imaginaire cinématographique, classique ou biblique : « Dolce Vita », « Casablanca », « Aletheia » (« vérité » en grec ancien), « Jugement dernier », « Omerta », « Abyss », etc. Les Italiens se targuent d’avoir un sens inné du spectacle ? M. Moro les fait passer pour des amateurs. (...)
Les juges, des justiciers ou des opérateurs politiques prêts à tout ? (...)
Le premier président issu du PT derrière les barreaux, la seconde destituée sous les quolibets : le naufrage du parti semble total.
Deux analyses du rôle des juges émergent alors. La première les décrit comme des justiciers déterminés à terrasser la corruption ; la deuxième, comme des opérateurs politiques prêts à tout pour parvenir à leurs fins. Dans son ouvrage O lulismo em crise (Companhia das letras, 2018), le sociologue brésilien André Singer les rejette toutes deux. Selon lui, les juges se sont montrés à la fois parfaitement républicains et indéniablement factieux. Républicains : comment décrire autrement l’emprisonnement des chefs d’entreprise les plus riches et puissants du pays ? Factieux : quel autre sens donner au harcèlement systématique des membres du PT alors que ceux des autres partis étaient épargnés (...)
Sans parler des affinités politiques des juges, des anathèmes qu’ils ont lancés sur Facebook ou des photographies où on les voit poser, tout sourire, arborant les emblèmes de partis conservateurs. Une question demeure : républicains et factieux, ces juges l’étaient-ils en proportions équivalentes ? (...)
Célébré par la presse, Sérgio Moro n’a subi aucune sanction
Ainsi l’action de la cour de Curitiba correspond-elle néanmoins peu ou prou au cocktail identifié par Singer : une dose de zèle républicain, une autre de stratégie factieuse. Lorsqu’on remonte dans la hiérarchie judiciaire jusqu’à la Cour suprême, les choses changent. Ici, ni rigueur éthique ni ferveur idéologique. Les motivations s’avèrent bien plus sordides (...)
De tout temps, la nomination des membres de la Cour a davantage reposé sur des logiques de réseaux que sur des affinités idéologiques. Dans l’équipe actuelle, l’un des membres a été l’avocat de « Lula », un deuxième est un obligé de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso, et un troisième un cousin d’un autre président, M. Fernando Collor de Mello. Lorsque la pression du public exigeant la destitution de Mme Rousseff était au plus haut, huit des onze membres de la Cour avaient été choisis par la présidente et par son prédécesseur. Mais, les juges affichant la couleur politique du caméléon, ceux qui devaient leur appointement au PT cherchèrent précisément à marquer leur indépendance vis-à-vis du parti au pouvoir. Ils se contentaient dans les faits de substituer une forme d’allégeance à une autre : oubliés les caciques du PT, ils obéissaient désormais aux médias dominants.
Dès le début de l’opération, l’équipe de Curitiba utilisa les fuites et les révélations à la presse pour court-circuiter les procédures normales. Précipiter la stigmatisation publique d’un accusé avant sa comparution est normalement interdit, mais M. Moro s’en priva d’autant moins qu’il pouvait compter sur les journalistes pour mettre la Cour suprême sous pression. (...)
Après avoir enfreint trois normes encadrant les écoutes téléphoniques et rendu publique la conversation entre « Lula » et Mme Rousseff, le juge Moro se justifia en expliquant qu’il avait agi dans l’« intérêt général ». Célébré comme un héros national dans la presse, il ne subit aucune sanction.
Quelques jours après son élection à la présidence du pays, en octobre 2018, M. Jair Bolsonaro a annoncé que M. Moro avait accepté le poste de ministre de la justice. Dans les années 1990, les magistrats italiens chargés de l’opération « Mani pulite » avaient regretté que leurs efforts pour lutter contre la corruption aient en définitive favorisé l’accession au pouvoir de M. Silvio Berlusconi. Au Brésil, la star de « Lava Jato » s’est réjouie de rejoindre l’équipe d’un des rares dirigeants politiques susceptibles de faire passer M. Berlusconi pour un personnage sympathique.