Employé dans une association de défense des droits des femmes, Amadou, menacé de mort, a été contraint de fuir la République démocratique du Congo. Après un court exil en Tanzanie, il décide de prendre la mer pour Mayotte, sur les conseils de ressortissants comoriens. Au bout de deux tentatives avortées, il finit par atteindre son but, au péril de sa vie.
Amadou a été forcé de quitter son pays, la République démocratique du Congo (RDC), le 1er octobre 2018, "pour échapper à la mort". Quelques semaines avant son départ, il avait été kidnappé par des miliciens de la région du Nord-Kivu, à l’est, et torturé pendant plusieurs jours. Ces mêmes miliciens que des femmes avaient accusé de viols et d’agressions sexuelles auprès d’Amadou, alors militant au sein d’une association pour la défense des droits des femmes dans la région. Son binôme, qui l’accompagnait dans ses missions, a été tué par balles à son domicile. Quand il apprend sa mort, Amadou décide de fuir loin de Goman, direction la Tanzanie.
"Après avoir traversé le Rwanda dans un camion de marchandises, j’ai atterri à Kariakoo [un quartier de la capitale tanzanienne de Dar es Salaam, ndlr]. J’ai obtenu de l’aide auprès de quelques compatriotes, originaires du Sud-Kivu, qui travaillaient dans un salon de coiffure. Grâce à eux, j’ai trouvé du travail. J’ai vendu des cigarettes, et j’ai aussi lavé les assiettes dans des restaurants. Mais je n’avais pas de logement, je dormais toutes les nuits dans le salon.
Au bout de neuf mois, des Comoriens qui venaient nous voir régulièrement, m’ont dit : ‘Africa !’ C’est comme cela qu’ils m’appelaient. ’Il faut que tu ailles à Mayotte’.
je suis monté dans un grand bateau de marchandises, avec des conteneurs. Le voyage a duré trois jours. (...)
Au large des côtes comoriennes, des petites pirogues sont venues nous chercher. Elles nous ont emmenés sur l’île de Mohéli. On est resté caché là, dans la brousse. (...)
On est monté à 25 personnes, dont trois enfants, dans un petit bateau de pêche en bois, en pleine nuit. On était très serrés les uns aux autres. Chacun essayait de mettre son pied, son bras, où il pouvait.
Pour amener les migrants des Comores à Mayotte, les passeurs empruntent des kwassa-kwassa, des petits canots utilisés par les pêcheurs de l’archipel. À fond plat et équipés d’un ou deux moteurs, ils mesurent en général de 7 à 10m de long, pour 1m de large. À l’origine, le "kwasa kwasa" est le nom d’une danse congolaise très rythmée et saccadée. Le terme a fini par désigner ces pirogues légères, car elles tanguent énormément. (...)
On est monté à 25 personnes, dont trois enfants, dans un petit bateau de pêche en bois, en pleine nuit. On était très serrés les uns aux autres. Chacun essayait de mettre son pied, son bras, où il pouvait.
Pour amener les migrants des Comores à Mayotte, les passeurs empruntent des kwassa-kwassa, des petits canots utilisés par les pêcheurs de l’archipel. À fond plat et équipés d’un ou deux moteurs, ils mesurent en général de 7 à 10m de long, pour 1m de large. À l’origine, le "kwasa kwasa" est le nom d’une danse congolaise très rythmée et saccadée. Le terme a fini par désigner ces pirogues légères, car elles tanguent énormément. (...)
Pour la troisième tentative, le bateau a pris la mer à 23h. Le voyage a été terrible. Il y avait des femmes qui vomissaient, des personnes blessées. Surtout, l’eau n’arrêtait pas de rentrer dans le kwassa-kwassa. On faisait tout ce que l’on pouvait pour éviter qu’elle ne le submerge. On enlevait l’eau avec un bidon d’essence en plastique coupé en deux.
Transportés "comme des vaches qu’on emmène à l’abattoir"
J’avais peur. Chez moi, personne n’était au courant de cette traversée. Je me disais : ‘Je vais finir noyé dans la mer, et mangé par les poissons. Et ma famille croira que je vais bien, alors que je serais mort’.
Les passeurs n’arrêtaient pas de nous crier dessus. Ils disaient : ‘Arrêtez de pleurer, sinon on vous jette dans l’eau’. Chacun priait dans sa propre langue. (...)
Le trajet a duré six heures. On est arrivé le 20 août 2019, au large du petit îlot de Mtsamboro, dans le nord de Mayotte. On nous a transportés comme des vaches qu’on amène à l’abattoir. Les passeurs nous ont ordonné de descendre et de continuer à pied. On a marché jusqu’à la plage, avec de l’eau jusqu’à la poitrine. On portait les enfants sur nos épaules. Nous avons débarqué comme ça, personne n’a pu prendre ses affaires. Elles sont restées dans le bateau, et les passeurs sont repartis avec. Les Comoriens avaient quand même eu le droit d’emporter leurs téléphones qui, pour ne pas prendre l’eau, étaient emballés dans des préservatifs. Nous les Africains – on était cinq – nous n’avions rien. (...)
Tout le groupe a passé la nuit sur la plage. Le lendemain matin, on a commencé à marcher avec mon petit groupe, des Rwandais et des Burundais. (...)
Quand je suis arrivé sur place, c’était fermé. On était vendredi soir. J’ai attendu deux jours devant la porte. J’ai dormi sur des cartons qu’il y avait sur le trottoir. Le lundi, quelqu’un de l’association m’a donné une brosse à dents et un tube de dentifrice. Mais il n’y avait plus de place dans le centre. J’ai dormi deux semaines dehors. (...)
Durant ces 15 jours, j’étais vraiment mal. Je me suis senti abandonné. Je n’avais rien, même pas une couverture. Je ne connaissais personne. On m’avait dit qu’à Mayotte, je serai protégé. C’était faux. La nuit, je pleurais beaucoup. Je me disais : ‘Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?’ Je finissais là, couché sur un carton, à cause de mon métier. Pourtant je n’avais fait que mon travail. (...)
Aujourd’hui, Amadou vit dans un banga, une habitation de fortune en tôles, avec six autres ressortissants du continent africain. Il est bénévole au sein de plusieurs associations de l’île, dont la Croix-Rouge et Solidarité Mayotte. (...)