Placements en rétention, OQTF, demandes de réexamen refusées par l’Ofpra ou la CNDA... Côté face, le gouvernement français met en avant sa communication sur la suspension des renvois vers l’Afghanistan et les évacuations en cours. Côté pile, des pratiques administratives se poursuivent pour les exilés afghans déjà en France, en dépit des tensions sécuritaires à leur comble dans leur pays d’origine.
Le 19 août, la préfecture de Seine-Maritime a placé en rétention un exilé Afghan. Ce dernier se trouvait depuis juin sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) vers... L’Afghanistan. Or, la France a annoncé la suspension, depuis début juillet, des renvois vers le pays tombé aux mains des Taliban. "On ne comprend pas un tel placement au regard de la situation actuelle en Afghanistan", déplore Justine Girard, responsable rétention de la Cimade. "Les perspectives d’éloignement sont nulles, donc le motif de sa rétention l’est aussi". (...)
Derrière les annonces officielles sur la suspension des éloignements, il demeure une continuité des pratiques préfectorales. (...)
La faille des transferts Dublin
L’une des principales failles, quand on lit entre les lignes des annonces, concerne les transferts Dublin
. Rien n’a été dit sur le sujet par le gouvernement français. Si les renvois directs vers l’Afghanistan sont suspendus, qu’en est-il des renvois indirects
pour les dublinés ? Ainsi, la Cimade recense plusieurs placements au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot d’Afghans en procédure Dublin, au cours du mois de juillet. Après la date officielle de suspension des renvois, donc.
"Notre grande inquiétude porte sur les Afghans en procédure Dublin dont la demande d’asile a été rejetée dans le pays responsable de cette demande", explique Justine Girard. "S’ils sont renvoyés là-bas, en l’occurrence en Autriche et en Roumanie, il y a un risque d’éloignement vers l’Afghanistan".
Ces deux pays européens n’ont, pour l’heure, pas officiellement suspendu les renvois. Et ce, alors même qu’en Autriche, la Cour européenne des droits de l’homme a exigé la suspension (jusqu’au 31 août) du renvoi d’un Afghan. "Un cas individuel spécifique" qui n’aura "pas d’incidence directe" sur la politique générale, a balayé le ministère de l’Intérieur autrichien auprès de l’AFP. (...)
Nicolas De Sa-Pallix témoigne, lui, avoir accompagné un Afghan dont l’arrêté de transfert Dublin vers l’Allemagne est tombé le 10 août. L’Allemagne faisait alors partie des six pays ayant défendu leur "besoin urgent" de procéder à des renvois vers l’Afghanistan, dans un courrier à la Commission européenne le 5 août. Ce n’est que le 12 août que cette position officielle a changé. Quant à savoir ce qui se passera pour les dublinés lorsque les pays européens reprendront au fur et à mesure les expulsions, "nous n’avons aucune indication", déplore l’avocat.
Pas de directives particulières à l’Ofpra (...)
Présidente de l’association Sorosa à Valence, Nordi Granger mentionne la demande d’un jeune homme, enregistrée le 5 août par l’Ofpra. Soit dix jours avant la prise de Kaboul, dans un contexte déjà extrêmement tendu de progression des Taliban. Le 10 août, l’Office a jugé irrecevable sa demande.
Dans son courrier de refus, l’Ofpra indique que le requérant fait part de craintes en raison de la "violence généralisée" sur place. Mais estime qu’il ne produit pas les éléments suffisants prouvant qu’il serait "spécifiquement visé". "Ce jeune homme leur explique : ’Si je retourne là-bas, ils vont me tuer. On lui répond : ’Oh, vous exagérez’. Dès la première semaine de la prise de Kaboul, les Taliban ont fait des purges, ont tiré dans la foule… Qu’est-ce qu’il leur faut, comme preuves ?" s’indigne la responsable associative. (...)
Contactée sur leurs orientations concernant les Afghans, l’Ofpra a répondu succintement à InfoMigrants que "les entretiens avec les demandeurs se poursuivent normalement". Seule précision : "eu égard aux incertitudes sur l’évolution de la situation (...) l’Office pourra être amené à différer la prise de décision lorsque cela apparaîtra nécessaire pour évaluer au plus près le besoin de protection".
À la CNDA, "c’est le grand flou" (...)
Du côté de la CNDA
Nordi Granger assure avoir reçu, "il y a encore trois semaines", "deux refus" de protection suite à des recours d’Afghans suivis par son association. Les demandes de réexamen s’avèrent aussi compliquées. (...)
plusieurs dossiers CNDA ont été placés en “délibéré prolongé”. Une option réservée d’ordinaire aux "dossiers compliqués posant une vraie difficulté, où des informations d’administrations spécialisées sont attendues", souligne l’avocat. Si les issues de ces délibérés ne sont pas encore connues, le signal est inquiétant, selon lui : "au regard de la situation en Afghanistan, on ne voit pas ce qui pourrait motiver un quelconque rejet… Alors pourquoi placer ces dossiers en délibéré prolongé ?"
Contactée par InfoMigrants, la CNDA n’a pour l’heure pas apporté de réponse à nos demandes de précisions. De leur côté, les avocats en droit des étrangers ne cessent d’échanger sur leurs dossiers concernant des Afghans. "Nous restons très attentifs à la jurisprudence en train de se construire", soutient Nicolas De Sa-Pallix. Celle-ci augure des décisions dans les semaines et mois à venir.
#Afghanistan | Un jeune Afghan vivant en Dordogne est bloqué à Kaboul, alors qu’il retournait voir sa famille. Il est maintenant menacé par les talibans. La LDH locale alerte sur les menaces pesant sur lui et exhorte les autorités françaises à le secourirhttps://t.co/LvysjltxVw
— LDH France (@LDH_Fr) August 23, 2021
Afghanistan : il a fait sa vie en Dordogne, il est piégé à Kaboul
Un jeune Afghan qui vit en Dordogne est retourné pour la première fois visiter sa famille à Kaboul cet été. Piégé par l’avancée des talibans, il ne peut plus rentrer. La Ligue des droits de l’homme alerte sur les graves menaces qui pèsent sur lui et exhorte les autorités françaises à le secourir
On ne donnera pas son nom, ni son âge précis. « Les talibans sont aussi débrouillards que les autres, ils savent surveiller les réseaux sociaux », avertit Jean-Marie Lelièvre, l’un des membres du comité central de la Ligue des droits de l’homme (LDH) qui s’investit aussi dans l’animation du mouvement en Dordogne. Qui les sbires des nouveaux maîtres de Kaboul pourraient-ils repérer ? Un jeune Afghan, domicilié en Dordogne depuis plusieurs années. En visite ce mois-ci dans la capitale afghane où réside sa famille, il voit le piège se refermer. Programmé le 27 août, son vol retour ne partira pas. Depuis une semaine, il tente désespérément de trouver une solution pour regagner la France. (...)