L’État achève la destruction de la « jungle » de Calais. Reporterre raconte cette semaine d’opération policière, entre « chasse aux migrants » et rencontre des activistes zadistes et de No Border.
Des exilés erraient le long des routes de la Côte d’Opale mercredi 26 octobre, d’autres dormaient dehors. Depuis jeudi, la police traque hommes et enfants dans les ruines de la « jungle », mais aussi en ville. L’« opération humanitaire » décrite par l’État, qui a commencé lundi la destruction de la jungle de Calais, n’en est pas une. On assiste à la destruction d’un bidonville de 10.000 habitants. Une ville dans la ville. Nombre d’exilés ont quitté le camp de la Lande avant l’expulsion, se réfugiant parfois à Paris.
Mercredi soir, la préfecture annonçait « 5.596 mises à l’abri », dont 1.215 en centres d’accueil et d’hébergement en France (CAO) pour cette même journée. Le démantèlement serait achevé. « Une bonne chose », selon l’association Salam. Un acharnement policier et des « contrôles racistes » en ville, dénoncent les activistes. « Une entourloupe, ces chiffres ! » grogne François Guennoc, de l’association l’Auberge des migrants. Il a toujours dit que cette évacuation était précipitée. Une « opération électorale », fustige Amin Trouvé-Bagdouche, coordonnateur de Médecins du monde à Calais, déplorant que les exilés soient traités « comme du bétail ». Et des enfants mineurs isolés dont le futur inquiète les ONG. (...)
Une opération « transparente », qui prend parfois la tournure de visite guidée pour journalistes. (...)
Mardi, beaucoup de mineurs patientent devant le sas. Ils sont parqués, assis au sol, face à un cordon policier. Rapidement, Médecins sans frontières se retire d’une partie du dispositif, dénonçant le tri au faciès. La destruction des cabanes « vides d’occupants », assure l’État, commence. L’ambiance est moins calme que la veille. Les femmes manifestent. Le « circulez, il n’y a rien à voir » se met en marche avec la presse, même si la préfecture dément. « La liberté d’informer doit être totale, c’est essentiel. Et c’est important d’alerter », explique le journaliste Anthony Dufour, de Jungle News, un journal créé par des journalistes d’Arte et de l’agence Hikari Presse. (...)
Dans la nuit, le camp s’embrase. Pareil mercredi. Quatre exilés ont été interpellés. Les incendies, « une tradition des migrants », commente la préfète. Un signe « de colère », selon un associatif. De « résignation », selon une militante No Border (« Pas de frontière »). Un geste de dignité, aussi : on préfére brûler soi-même ses affaires que de laisser l’État s’en charger.
Jeudi en fin de matinée, une salariée de la Vie active, qui gère le centre Jules-Ferry d’accueil de jour et d’hébergement des femmes et des enfants, et dont la destruction a été annoncée par François Hollande, mais n’est pas encore effective, contredit l’État : « Non, la jungle n’est pas vide, des personnes dorment à même le sol, dans le sable. Tout ne s’est pas bien passé ! » L’opération « réussie » de l’État a ensuite viré à la violence et à la chasse à l’homme.
Les militants No Border, jeudi après-midi, dénoncent des contrôles au faciès à Calais, suivis d’interpellations massives d’exilés et d’envois dans divers centres de rétention en France. La préfecture confirme « une trentaine d’interpellations dans le centre-ville, mais aussi à la gare suite à des contrôles d’identité avec constatations de personnes en situation irrégulière sur le territoire avec des placements en centres de rétention administrative ». Des contrôles « aléatoires », minimise l’État. Des contrôles qui surviennent maintenant que le dispositif pour vider la Jungle est levé et laissant présager que la chasse aux migrants en ville commence. Et ça se confirme rapidement, maintenant que la foule de journalistes a quitté Calais. (...)
« C’est la chasse à l’homme partout, vraiment. Avec des gendarmes en ligne dans le parc, ils font une battue », raconte un militant, peu avant minuit, face à ces scènes de violences que les associations prévoyaient. « Ils chopent tout le monde, même les mineurs avec des bracelets, et ils se font embarquer », explique-t-il, vendredi matin. Et d’ajouter : « Dès qu’ils peuvent arrêter quelqu’un, ils le font. C’est une chasse aux migrants, une vraie chasse à l’homme. » (...)
Le démantèlement dans la dignité assuré par l’État change de registre. « Ils laissent des gamins dormir dans la jungle sans protection, alors qu’il y avait une vingtaine de fachos juste à côté », se désole le militant. D’ailleurs, la situation des mineurs inquiète. Une pétition a été lancée jeudi, pour alerter sur la situation des enfants non enregistrés, sans protection et désormais à la rue.
La destruction de la Jungle s’est poursuivie vendredi, avec rapidité et aux bulldozers cette fois. Peu après 16h30, l’école est tombée en lambeaux. Est-ce légal ? Ces lieux de vie avaient été préservés "suite à un référé lors de la destruction de la partie sud", précise Martine Devries, responsable de la plateforme de services aux migrants (PSM).
Un référé a été déposé "par des associations pour contester la création de la zone interdite" (suite à l’arrêté préfectoral - NDLR), poursuit-t-elle. Un référé qui pourrait alors rendre impossible les poursuites des militants arrêtés à cet endroit jeudi.
Le camp de containers, qui abrite désormais des mineurs, serait saturé selon Philippe Wannesson qui affirme que "quelques dizaines de mineurs vont à nouveau dormir devant le camp de containers" ce vendredi soir.
Et à Paris, des centaines de migrants se regroupent : les files de tentes s’allongent sur 700 mètres avenue de Flandre. D’autres campements sont installés sous le pont aérien du métro place Stalingrad, et sur une partie du quai de Jemmapes. Entre 2.000 et 2.500 migrants dorment en ce moment dans les rues du XIXe arrondissement de Paris. (...)
Sur les réseaux, Calais mobilise. L’appel à soutien lancé à la Zad de Notre-Dame-des-Landes a fait des émules avec des rassemblements dans plusieurs villes de France au premier jour du démantèlement de la jungle de Calais. À Calais, on fait croire à l’arrivée massive de No Border et de zadistes, « 150 personnes », selon une source policière. Des militants pointés du doigt comme des « manipulateurs des migrants », les « incitant à résister ». Qui sont-ils ? Que revendiquent-ils ? (...)
Des « luttes » qui convergent, car « l’État crée des personnes pas désirables » : à la Zad avec des « agriculteurs qui défendent leur bout de patelin » et ici avec des personnes « marginalisées » (...)
Depuis 2009, la présence du mouvement No Border est constante. Et depuis longtemps, No Border et zadistes se retrouvent à Calais, autour du droit des étrangers, du droit « inconditionnel au logement », des « violences policières », expliquent-ils. « C’est vraiment la catastrophe ici. » Un jeune militant craint qu’après le démantèlement suivent des retours forcés dans les premiers pays d’entrée en Europe, comme le veut le règlement Dublin. Voire des renvois ou tentatives de renvoi dans leurs pays d’origine. (...)
Les activistes veillent. Ils alertent sur les contrôles au faciès à la gare de Calais, démentis par la préfecture. Sur les nombreuses arrestations depuis des semaines, les placements en centre de rétention. (...)