Face au génocide et au réarmement généralisé, l’antimilitarisme s’impose comme une nécessité vitale. Seulement, depuis des décennies, il a disparu des préoccupations de la gauche. Quelques pistes pour le reconstruire aujourd’hui, avec Pierre Douillard-Lefèvre, auteur de Maudite soit la guerre, manuel de résistance antimilitariste.
(...) Pierre Douillard-Lefevre — Je travaille sur la question de la militarisation depuis une vingtaine d’années – depuis que j’ai été blessé par un tir de LBD au début du mandat de Sarkozy, en 2007. À l’époque, j’étais lycéen, j’avais 16 ans et je manifestais contre la loi LRU. De ce traumatisme est né un combat d’abord judiciaire, puis collectif, à travers l’organisation d’une assemblée des blessés par la police : un travail contre la répression avec d’autres personnes, elles aussi mutilées par les armes policières. Cette lutte contre la répression d’État a ouvert une réflexion plus large sur la question de la militarisation.
La militarisation du maintien de l’ordre était à mon sens incarnée à l’époque par le LBD, arme emblématique de l’accroissement des moyens de violence à disposition de la police en France et dans le monde et symptôme civil d’un processus de militarisation plus global. À partir de là, j’ai consacré plusieurs ouvrages à la militarisation de la police mais aussi à la radicalisation autoritaire de la Ve République, puis la course générale à la guerre. Mes trois derniers livres – Nous sommes en guerre. Terreur d’État et militarisation de la police (2021), Dissoudre (2024) et Maudite soit la guerre forment une trilogie critique, écrite dans un seul souffle. (...)
On est donc dans un moment assez terrible et paradoxal : au moment où la course à la guerre s’accélère, d’une façon inédite depuis plusieurs décennies peut-être, la parole antiguerre semble plus marginalisée que jamais. Le livre cherche à répondre à cette préoccupation.
La deuxième raison qui m’a poussé à écrire ce livre tient à la temporalité très spécifique de l’année 2025. Au début de l’année, le gouvernement a mené une véritable offensive idéologique avec son projet de distribuer un manuel de survie à la population, ce qui revenait à préparer les esprits à la fatalité inéluctable du conflit. Face à cela, les éditions Divergences ont accepté de sortir ce contre-manuel de résistance à l’automne 2025. Il était également prévu qu’à ce moment-là, Macron annonce un nouveau service militaire volontaire. (...)
Ce manuel se conçoit donc comme une boîte à outils fournissant, à court et moyen terme, des arguments, j’oserai dire des « munitions » pour armer l’esprit critique face à la course à la guerre. (...)
l’histoire nous enseigne que les guerres reposent toujours sur l’idée qu’il y aurait des gentils et des méchants, de bonnes puissances, de bonnes armées et d’autres mauvaises : les États-Unis mènent des guerres pour la démocratie ou contre la terreur ; la France a mené ses conquêtes coloniales au nom des Lumières, de la civilisation et du progrès. Aucun belligérant ne se présente jamais comme l’agresseur, il s’arme toujours d’arguments en faveur de la guerre.
L’argument de la légitime défense des démocraties libérales ne tient pas, au regard de la réalité géopolitique française. (...)
La France est la première puissance militaire de l’Union européenne, même si l’Allemagne ne cache pas son désir de la concurrencer. Depuis les décolonisations des années 1960, l’armée française a mené plus de soixante opérations extérieures (OPEX), principalement sur le continent africain, pour préserver son pré carré postcolonial. Par conséquent, non seulement la France n’est pas une gentille démocratie libérale qui aurait vécu en paix pendant des décennies, ni une puissance isolée, mais c’est une actrice majeure de l’impérialisme mondial, engagée dans des opérations militaires à des moments que l’on a tendance à béatement considérer comme des périodes sans conflits. (...)
Quant à l’accusation de faire le jeu des puissances étrangères, elle relève d’une rhétorique nationaliste aussi classique que dangereuse. Un tel discours est nationaliste et franco-centré : si on est internationaliste, il faut bien commencer par l’endroit où l’on est. Puisque nous habitons une puissance impériale qui exporte des armes et s’appelle la France, notre devoir, en tant qu’internationaliste, est de nous attaquer d’abord à notre propre impérialisme. (...)
Combattre ces idées est d’autant plus important qu’on assiste à une instrumentalisation par le pouvoir de la question de la guerre. Au fil des ans, le gouvernement Macron n’a eu de cesse d’assimiler toute contestation interne – des Gilets jaunes, accusés d’être les pions d’une manœuvre russe de déstabilisation de la France, aux opposants à l’armement – à des groupes téléguidés par des puissances étrangères. Le péril géopolitique sert d’alibi au verrouillage politique et à l’anéantissement des contre-pouvoirs. Voilà pourquoi l’antimilitarisme est au cœur d’une position anti-autoritaire cohérente. (...)
Dans l’État colonial à visée génocidaire qu’est Israël, le cycle de guerre permanente et l’offensive génocidaire menée depuis octobre 2023 ont permis à Benyamin Netanyahou d’étouffer une contestation interne et de suspendre ses propres procès pour corruption au nom de l’unité nationale. (...)
La guerre, concrètement, c’est ça : massacre à l’extérieur et dictature à l’intérieur. Il me semble très important de le rappeler à celles et ceux qui, à gauche, pensent qu’il pourrait y avoir de « bonnes guerres ». (...)
L’interdiction de la présentation de mon livre à Grenoble est un phénomène parmi d’autres, dans le cadre de procédures autoritaires qui durent depuis plusieurs mois, avec l’interdiction d’une présentation de Contre l’écologie de guerreà l’université Paris 13, la censure d’un colloque au Collège de France et d’autres interdictions gravissimes dans de nombreuses universités, de mobilisations pour la Palestine bâillonnées et réprimées, jusque dans les lycées. L’État cible prioritairement la jeunesse, qu’il lui faut « encaserner », formater et enrégimenter. Faute d’avoir pu imposer la généralisation du SNU (le Sevice national universel), le pouvoir multiplie les offensives idéologiques auprès des jeunes (...)
Le poids politique de l’armée et la puissance du complexe militaro-industriel (qui emploie 200 000 salariés) expliquent cette forte inertie idéologique : on a beau la surnommer la Grande Muette, l’armée intervient finalement beaucoup dans la vie politique.
À l’extérieur, l’État se targue de vendre les Rafale de Dassault dans le monde entier, et d’exporter des armes sur tous les théâtres de conflits du monde. Pourtant, l’antimilitarisme a une histoire riche en France. Il y a vingt ans, des millions de manifestants descendaient dans la rue contre la guerre en Irak, et même une partie de la droite refusait l’alignement sur les États-Unis. (...)
Néanmoins, je ne suis pas pessimiste car depuis deux ans, ça crépite de nouveau. La coalition Guerre à la guerre agrège de nombreuses organisations syndicales, féministes, écologistes, autonomes, ainsi que des médias indépendants. En repartant pour ainsi dire de zéro, nous avons réussi à bâtir un front large pour porter un antimilitarisme populaire, jeune, adapté à notre période. (...)
Au-delà de cette coalition, partout où des assemblées antimilitaristes se sont créées, des blocus lycéens ont eu lieu. Des actions de désarmement ont également été menées, à l’exemple des sabotages contre le fabricant de missiles MBDA dans le Cher. À cela vient s’ajouter le réveil d’un syndicalisme de combat : les dockers de Fos-sur-Mer et les salariés de Roissy ont bloqué ou fait grève contre des cargaisons d’armes à destination d’Israël, tandis que les usines Eurolynx à Marseille ou STMicroelectronics près de Grenoble subissaient des blocages. Ce n’est pas rien, même si, à mon sens, on continue d’observer un décalage entre la gauche politique – et même militante – et la population. (...)
En Italie ou en Espagne, des pans très larges de la gauche, y compris sociale-démocrate, tiennent des discours clairs contre l’économie de guerre et les budgets d’armement. En France, des milieux militants ont renâclé à l’idée de s’emparer de ce sujet, par crainte de se couper des préoccupations les plus immédiates de la population. (...)
Partout où je vais en France, des projets d’usines civiles se convertissent à la production militaire : les Fonderies de Bretagne, dans le Morbihan, se reconvertissent dans les culasses de munitions, des bases de Rafale s’étendent dans l’Est, des usines Renault se mettent à produire des drones de combat. Le porte-avions de Saint-Nazaire est le symbole pharaonique de cette dérive : annoncé entre 10 et 12 milliards d’euros, il en coûtera probablement le double ou le triple. Ce projet prétend mobiliser 15 000 salariés et militariser tout l’estuaire de la Loire pour les dix prochaines années. Le chantier est annoncé comme le projet du siècle. Il faut imaginer que non seulement le port de Saint-Nazaire va être militarisé et mis au service de ce projet, mais aussi tout le pays nazairien et, plus globalement, tout l’estuaire de la Loire puisque les réacteurs et chaufferies nucléaires du porte-avions vont être fabriqués juste à côté de Nantes, dans l’usine de Naval Group à Basse Indre ; c’est donc tout un bassin industriel qui est mis au service de ce projet de porte-avions.
Compte tenu de l’ampleur des travaux, l’opération va prendre dix ans au moins à se concrétiser. Mais l’État a mal choisi son terrain. Ce territoire est héritier d’une histoire de luttes ouvrières et d’écologie radicale, célèbre pour avoir poussé le gouvernement à l’abandon de Notre-Dame-des-Landes et de deux projets de centrales nucléaires dans les années 1970-1980. Saint-Nazaire a été le lieu d’importantes luttes syndicales et ouvrières et Nantes porte une forte empreinte sociale depuis très longtemps, avec des secteurs à la fois étudiants et salariés combatifs.
L’enjeu fondamental, ici, est celui du refus du chantage à l’emploi. (...)
Le succès de cette mobilisation repose sur une convergence inédite. D’un côté, les comités locaux de la coalition Guerre à la guerre venus de tout le Grand Ouest ; de l’autre, l’intersyndicale nazairienne (CGT, Solidaires, Force ouvrière) a marché côte à côte avec les habitants de la région. Ce front large, bien qu’encore embryonnaire, porte une contestation globale de l’économie de guerre. Des rassemblements ont réuni plus de 2 000 personnes dans une ambiance plurielle, intergénérationnelle, joyeuse et déterminée. Face à cela, l’État a déployé un dispositif policier d’une agressivité disproportionnée, du jamais vu de mémoire nazairienne pour une manifestation à caractère familial.
La police a attaqué le cortège dès le début, mais la manifestation a tenu bon. Elle s’est poursuivie le lendemain par un rassemblement devant le site de Naval Group à Indret, près de Nantes, là où doivent être produites les cuves des réacteurs nucléaires du porte-avions. C’est l’acte de naissance d’un pôle de résistance antimilitariste dans l’Ouest qui, je l’espère, va grandir et entrer en résonance avec toutes les initiatives qui éclosent actuellement sur le territoire.