J’ai encore la nausée au souvenir des agressions subies tout au long de ma vie, de mes petits boulots - caissière, ouvreuse, secrétaire - à ma carrière de comédienne et chanteuse. Il m’est très douloureux de remonter du puits de honte et de culpabilité dans lequel je les avais enfouis. Même si j’ai attendu au moins trente ans et quelques mois, il n’est jamais trop tard pour faire sa part.
Tout a commencé avec des “célébrités”, des comédiennes, journalistes, sportives de haut niveau, qui dénonçaient les harcèlements, les viols commis par d’autres célébrités, comédiens, metteurs en scène, producteurs, journalistes, entraîneurs sportifs...
Puis des “anonymes” ont osé dénoncer les harcèlements et viols qu’elles ont subis : aujourd’hui il y a parmi les plaignantes contre Patrick Bruel des employées de spa ou autres “petites mains” qui l’ont subi lors de ses tournées, et dont certaines avaient déjà porté plainte il y a une dizaine d’années, sans suite. Et on se souvient de “l’affaire Dominique Strauss-Khan” et du viol de la femme de chambre de son hôtel américain. (...)
Il faut se réjouir que “la parole se libère”, que les salauds célèbres ne jouissent plus d’une impunité systématique, dans un milieu où “Pour réussir, il faut coucher” est une telle évidence que celles qui portent plainte aujourd’hui le font avec, pour certaines, trente ans de retard, le temps de réaliser que non, ce n’était pas “normal”, de surmonter la honte d’avoir subi, avant d’oser jeter le pavé dans le marécage...
L’abondance de dénonciations touchant le monde merveilleux du spectacle est déjà vertigineux, et combien de paroles devront-elles encore se libérer, avant que la honte change définitivement de camp ? Mais surtout, combien de temps encore avant que l’on prenne en compte l’ampleur du fléau ? Les salauds sévissent partout, je peux l’affirmer : l’abus de pouvoir, le chantage à l’emploi, le harcèlement, voire le viol sont des pratiques répandues dans tous les milieux professionnels, et des milliers de femmes en sont victimes. (...)
Je ne serais certainement pas en train d’écrire si je n’avais reconnu, dans les premiers récits de “célébrités”, des pans de ma propre expérience. Et j’admire et salue le courage qu’il a fallu à celles qui ont commencé à dénoncer ce qui jusque-là, ne choquait pas grand monde, courage d’autant plus grand qu’elles étaient célèbres et davantage exposées aux commentaires désobligeants, d’autant plus inadmissibles et blessants lorsqu’ils venaient de certaines de leurs consœurs...
Les communiqués de soutien aux violeurs et harceleurs qu’ont publié certaines actrices célèbres, qui ont si bien intégré que “Pour réussir il faut coucher” qu’elles en ont fait un plan de carrière, sont bien l’autre aspect du problème : aucun homme ne changera ses rapports avec les femmes s’il reste des femmes pour accepter de lui être soumises, accepter que, les hommes étant plus forts que les femmes, il est normal qu’ils s’imposent à elles, qu’elles se laissent faire et en profitent autant que faire se peut.
“T’y peux rien, c’est comme ça”, m’a dit une collègue après que ma période d’essai ne se soit pas concrétisée par une embauche (...)
“T’avais qu’à te laisser faire, tu fermais les yeux, tu pensais à autre chose, et au moins, t’avais le boulot”.
D’autres m’ont dit : “Oui ben moi ça ne m’arrive pas, et j’aimerais bien avoir ton physique et ton visage et me faire draguer un peu plus”... (...)
Rien ne changera, Mesdames, anonymes ou célèbres, tant qu’une seule d’entre nous dira : « Elle l’a cherché, elle sait comment ça se passe, pourquoi elle [toutes les mentions sont utiles] ». (...)
Comment les hommes changeront-ils s’il reste des mères qui n’évoluent pas ?
Il faut bien entendu utiliser tout l’arsenal juridique pour punir les coupables de harcèlement, de viol, de féminicide, mais il faut, et il y a urgence, apprendre très tôt aux petits garçons que les filles ne sont pas des proies, qu’ils doivent les conquérir par la douceur et pas par la force, et en cela les femmes ont un rôle essentiel à jouer. Pour que les choses changent, il faut que TOUTES les mères d’aujourd’hui cessent de penser comme les hommes d’hier ! (...)
il y a encore, comme on dit, “pas mal de boulot” pour changer les mentalités masculines et féminines, mais même si j’ai attendu au moins trente ans et quelques mois, il n’est jamais trop tard pour faire sa part.