Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Club de Mediapart/ William Acker Délégué général - Association Nationale des Gens du Voyage Citoyens
« Gens du voyage » n’est pas une race. Anatomie d’un alibi
#racisme #antitsiganisme #gensduVoyage
Article mis en ligne le 8 juin 2026
dernière modification le 6 juin 2026

À propos de la condamnation de Barbara Lefebvre pour injure publique à raison de l’origine, et de la ligne de défense qu’elle continue de tenir.

Condamnée mercredi 15 avril 2026 par la 17e chambre correctionnelle de Paris à 1 000 euros d’amende pour injure publique en raison de l’origine, Barbara Lefebvre a annoncé faire appel. Le jour de sa condamnation elle livrait à Mediapart le cœur de sa défense, un classique du genre. Selon elle le tribunal se serait trompé dans « la dénomination "gens du voyage" qui est une catégorie administrative et non pas une ethnie ou une race ». Cet argument n’est pas une trouvaille, mais pendant plusieurs heures lors de l’audience du 4 février dernier il a structuré sa plaidoirie et celle de son avocate, maitre Karine Rozenblum. On aimerait d’ailleurs que Barbara Lefebvre nous explique un jour ce qu’est, selon elle, une vraie race, parce que c’est bien ce qu’implique sa défense. Il existerait de « vraies » catégories raciales, et les « gens du voyage » n’en feraient pas partie. Cet argument est, depuis plusieurs décennies, l’argument de référence de quiconque veut tenir des propos antitsiganes sans avoir à en assumer le caractère raciste.

Et cela se cumule avec une indifférence globale de la société vers les actes antitsiganes. (...)

Cette même indifférence face à l’antitsiganisme nous l’avons également retrouvé devant le tribunal. La défense de Barbara Lefebvre n’a pas cherché à nier les mots ou leur agressivité, mais à déplacer le problème de fond vers une question de forme. Puisque « gens du voyage » désignerait une catégorie administrative (définie par la loi du 5 juillet 2000 comme les personnes « dont l’habitat traditionnel est constitué de résidences mobiles ») alors parler d’eux en termes hostiles ne pourrait pas relever du racisme. Pas d’ethnie visée, pas d’origine, pas de race : pas d’injure à caractère raciste possible.

Oui mais voilà, autant cet argument de comptoir passe aisément sur un plateau de CNEWS, autant devant les juges de la 17e chambre du Tribunal de Paris il ne produit pas le même effet. C’est sans surprise que le tribunal l’a écarté avec une netteté qu’il faut saluer, en relevant que l’expression « gens du voyage », dans le contexte précis des propos, « n’est pas employée dans une acception restreinte pour décrire une réalité administrative caractérisée par ce seul mode de vie nomade mais dans la signification qu’elle prend dans le langage courant » (...)

La catégorie « gens du voyage » est l’héritière directe du statut de « nomade » institué par la loi du 16 juillet 1912, dont le décret d’application de 1913 précise sans détour qu’il vise les personnes de « type bohémien et romanichel ». C’est sous ce statut que des familles sont internées à partir d’octobre 1940 dans les camps français, certaines déportées sous la catégorie raciale nazie de Zigeuner. Lorsque le statut est réformé en 1969 puis reformulé par les lois Besson de 1990 et 2000, les dispositifs changent, les carnets anthropométriques deviennent des livrets de circulation (abrogés seulement en 2017), les assignations à résidence et les contrôles systématiques sont peu à peu remplacé par des obligations à vivre en aires d’accueil, bien souvent à l’écart du reste du tissu social. Ainsi la matrice persiste. (...)

La catégorie se présente comme neutre, mais personne n’est dupe sur le fait qu’elle fonctionne toujours comme une catégorie ethnique.

Et pour l’apprécier il existe un moyen de mesurer l’effet particulier de cette dénomination administrative de "gens du voyage", simplement en se demandant qui peut y entrer et qui peut en sortir. Visiblement ignorante sur le sujet, à l’audience, l’avocate de Barbara Lefebvre a tenté le tour de passe-passe, en soutenant que si sa cliente choisissait demain de vivre en caravane, elle deviendrait, elle aussi, « gens du voyage ». C’est factuellement faux. Barbara Lefebvre ne serait jamais orientée vers une aire d’accueil. Pour elle, une caravane n’est pas et ne sera jamais un « habitat traditionnel » qui est celui dont on hérite. Elle disposerait des campings publics et privés, des terrains de loisir, de tous les espaces conçus pour accueillir les résidences mobiles non habitées par des "gens du voyage". Inversement, un Voyageur qui cesse de voyager et s’installe sur un terrain dont il est propriétaire ne sort jamais totalement de la catégorie, il devient dans les documents administratifs un « gens du voyage sédentaire ». Une formule oxymorique qui achève de révéler le caractère héréditaire informel du dispositif. (...)

Barbara Lefebvre est également professeure d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique. Elle enseigne à ses élèves de troisième les stéréotypes racistes, la Shoah et le génocide des Roms et des Sintés. Elle sait, mieux que la plupart des commentateurs, que la catégorie administrative qu’elle invoque pour se dédouaner est le produit d’une histoire longue de racialisation. Lors de sa première audition, avant qu’elle ne soit préparée par son conseil, elle utilisait d’ailleurs indifféremment « gens du voyage » et « manouches », ce qui en dit long sur ce que l’expression recouvre dans son esprit.

La décision du 15 avril retient deux éléments qu’il faut souligner, parce qu’ils importent bien au-delà du cas particulier.

D’abord, le tribunal reconnaît que le groupe des « gens du voyage », au sens commun, réunit des populations (Tsiganes, Manouches, Gitans, Sintés, Roms, Yéniches, etc.) qui se rassemblent « en raison d’une identité propre et d’une origine commune » et bénéficient à ce titre de la protection de l’article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881. Ensuite, il caractérise précisément en quoi les propos sont outrageants (...)

dans la réalité des faits, l’antitsiganisme ce sont des enfants qui sont refusés aux portes des écoles, ce sont des personnes qui sont expulsées plusieurs fois par jour sans solution légale pour habiter un territoire, ce sont des sépultures profanées, ce sont des portails tagués de croix gammés, ce sont des chasses aux Roms, ce sont des tirs contre des caravanes, ce sont des femmes assassinées.

Tout cela avec la même constance, celle de l’indifférence.

D’ailleurs j’apprends, à l’heure où j’écris ces lignes, que RMC, après avoir annoncé le retrait de Barbara Lefebvre de ses antennes, vient de communiquer sa réintégration. La « suspension » aura duré deux semaines, le temps de ses vacances comme pérorait l’intéressée dans un post LinkedIn depuis effacé. C’est dire le sentiment d’impunité. Voilà pour la portée concrète d’une condamnation pour injure raciste en 2026 sur une radio généraliste, rien, ou presque.

Nous aurons l’occasion d’en rediscuter devant la cour d’appel.