La vallée de l’Arve a connu des épisodes de pollution de l’air très intenses. Un sujet resté longtemps sensible dans la vallée, et dont lanceurs d’alertes et journalistes se sont emparés non sans difficultés. Reportage.
Depuis dix ans, son bureau est l’endroit où elle passe le plus de temps. Face à elle, une vue imprenable sur les montagnes de la vallée de l’Arve, territoire qu’elle chérit et qui est devenu le cœur de son combat.
Au pied du Mont-Blanc, la vallée de l’Arve a tout d’un paysage idyllique. En apparence, du moins. Car les contraintes s’y accumulent : territoire encaissé, elle est sujette au phénomène météorologique d’inversion des températures. L’air froid reste bloqué au fond de la vallée sous une couche d’air plus chaud, emprisonnant les particules fines et les polluants émis par le chauffage au bois et les activités industrielles (incinérateur de déchets, usines spécialisées dans la fabrication de pièces mécaniques) et routières. Résultat : cette zone dépasse régulièrement le seuil de particules fines autorisées depuis plusieurs années. (...)
Le sujet est aujourd’hui bien connu des habitants et des autorités publiques, mais il a longtemps été source de tensions entre journalistes, lanceurs d’alerte et pouvoirs sur place.
« Électrochoc »
« L’air de notre vallée est mortel », lançait Frédéric Champly, médecin urgentiste des hôpitaux de la vallée du Mont-Blanc, lors d’un reportage pour le JT de France 2 en 2015. La phrase fit l’effet d’un « électrochoc » pour les habitants. (...)
« À ce moment-là, on prend conscience que cette pollution de l’air, non seulement, on la vit au quotidien, mais qu’en plus, elle tue », se remémore Muriel Auprince. Puis une question commence à l’obséder : « Que respire-t-on dans cette vallée ? » (...)
Déterminée, elle décide d’appeler le laboratoire indépendant Analytika en 2016. Au bout du fil, Bernard Tailliez, son fondateur. Décédé en 2019, « il se considérait comme un lanceur d’alerte », confie son fils, Thomas. « Il était chimiste et a dédié sa vie à ses recherches », continue-t-il. (...)
« Il est donc venu sur place, on a placé d’autres capteurs et analysé les poussières », poursuit-elle.
En étudiant les résultats, Bernard Tailliez et Muriel Auprince remarquent la présence d’éléments dans les poussières collectées au sol, parmi lesquels neuf métaux lourds dont du zinc, du plomb ou de l’arsenic. (...)
Son engagement en fait peu à peu une figure locale reconnue. « Elle a fait le travail d’une lanceuse d’alerte », commente Amélie Diavet. « Elle a pris le relais des associations locales qui avaient travaillé sur ce sujet, mais qui commençaient à s’essouffler », précise Emmanuel Jaud, co-rédacteur en chef de la télévision locale 8 Mont-Blanc. (...)
Du tabou à la lassitude (...)
La presse nationale ne tarde pas à s’emparer du sujet. À l’image du Monde, de L’Obs, du Figaro ou encore de France 2. « En quelques mois, on a vu défiler plusieurs rédactions nationales. Avant, elles descendaient dans la région surtout pour faire des sujets “carte postale” », rapporte Emmanuel Jaud. Muriel Auprince est de plus en plus sollicitée : « Nous n’avons pas eu à appeler la presse, c’est elle qui est venue à nous », déclare-t-elle. (...)
Les autorités locales de la vallée de l’Arve ont renforcé progressivement les dispositifs du Plan de protection de l’atmosphère (PPA), en agissant sur les transports, les chauffages individuels et les industries. (...)
Aujourd’hui, le sujet est moins explosif. « Cela se ressent sur nos audiences », avance Sébastien Voinot. Nos articles sur la pollution de l’air ne font pas des audiences extraordinaires, contrairement à ce que l’on pouvait connaître il y a quelques années. » Pour le journaliste, « il y a une forme de lassitude de la population, puis il y a aussi l’effet des mesures qui ont été prises ».
En novembre 2020, l’État est reconnu « responsable, mais non coupable, de carence fautive » concernant la pollution de l’air dans la vallée. En février 2025, il est condamné à verser des indemnités de 9 000 euros à une famille dont l’enfant souffre de pathologies respiratoires. Une victoire pour Muriel Auprince, « fatiguée par ses années de combat mais pas prête de lâcher ». (...)
Muriel Auprince, elle, est restée une source majeure : « Aujourd’hui, si l’on supprime le Coll’Air Pur, il n’y a plus grand monde pour mener ce combat », conclut Sébastien Voinot.
crédit image : Florian Pépellin, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons