Importés des États-Unis, les plans de retour à la performance, déclinés sous les acronymes PIP, PRPA ou encore PAP, se multiplient dans les entreprises du numérique. L’outil est détourné de son objectif affiché pour mieux se débarrasser de salariés.
« Disponibilité, bienveillance, positivité, dynamisme, écoute, transparence », « leader inspirant », « une réactivité et un engagement hors norme », « Éric fait tout son possible et au-delà »… En 2023, les « feedbacks », ou retours de clients, que reçoit Éric Vanoverbeke dans le cadre de son travail de consultant chez Capgemini laissent peu de place au doute sur ses compétences.
Pourtant, en avril 2024, alors qu’il officie depuis cinq ans chez ce géant français des services informatiques et qu’il a plus de 15 ans d’expérience dans la sécurité des systèmes d’information, il reçoit par mail un « plan d’action ». Ou, dans le jargon de Capgemini, un PRPA, pour « plan de retour à la performance attendue ». Son supérieur lui reproche un « manque d’implication et de rayonnement en interne ».
Début 2025, le même couperet tombe sur Marc*. Ingénieur informatique (...)
« Jusqu’à l’arrivée de cette supérieure, je n’avais jamais eu de souci. Et elle vient soudainement me reprocher un soi-disant manque de productivité et mon comportement », se souvient-il.
Un outil venu des États-Unis
Sa hiérarchie annonce à Marc qu’il fera l’objet d’un plan de retour à la performance « à prise d’effet immédiat ». Il a sept semaines pour faire ses preuves. « Si tu n’arrives pas à rattraper ton retard, je ne pourrai plus te faire confiance au poste d’ingénieur », menace sa supérieure. Si tel est le cas, elle lui trouverait une autre mission qui ne présente « plus aucun enjeu stratégique pour la société ».
Éric comme Marc font face à un outil managérial qui a fait une entrée fracassante dans de nombreuses entreprises du secteur informatique, de la Tech ou encore du conseil, sous les acronymes de PIP, PRPA, PAP ou encore Pivot. (...)
Parmi les usages détournés des plans de performance : la mise sous pression d’un salarié, pouvant le pousser à la démission, ou encore la préparation d’un licenciement pour insuffisance professionnelle. (...)
Depuis la période post-Covid, durant laquelle elles ont beaucoup recruté, les multinationales du numérique comme Microsoft ou Amazon y ont massivement recours (...)
En France, la situation légale diffère de celle des États-Unis, mais pas forcément la finalité des plans de performance. Ces derniers ne figurent pas dans le Code du travail et ne donnent pas stricto sensu droit aux entreprises de licencier leurs salariés jugés trop peu performants. C’est une méthode d’évaluation dont les managers peuvent se saisir.
Pratiqué chez Capgemini, Amazon, Leboncoin, Red Hat… (...)
Autant de PIP différents que de managers
En théorie, un plan de performance doit être matérialisé par un document formel qui établit des objectifs clairs, atteignables et mesurables, à réaliser selon un calendrier précis, met en garde la CFDT Capgemini. Mais, dans les faits, il existe autant de plans de performance différents que de directions des ressources humaines, voire de managers. (...)
« Je me souviens avoir assisté à l’entretien préalable au licenciement d’un salarié sous PAP. Son manager lui reprochait de manquer de leadership… rien n’est plus flou », relate Florine M., syndicaliste CGT chez Leboncoin. Employé chez Capgemini depuis plusieurs années, Lionel* a quant à lui notamment dû s’engager à « aligner l’attitude avec les ambitions professionnelles » ou encore à « renforcer la posture de consultant en étant ponctuel et assidu au bureau ». On ne lui avait pourtant, selon lui, jamais reproché son manque de ponctualité, jusqu’à ce PRPA, tombé en 2025, et qu’il a vécu comme « une énorme injustice ».
Une injustice d’autant plus forte qu’un PRPA peut causer une perte de salaire. (...)
Licenciés pour insuffisance professionnelle
Alors que l’objectif d’un plan de retour à la performance est normalement « de soutenir le salarié dans sa progression et de lui permettre de maintenir son employabilité », selon l’accord de gestion des emplois et des parcours professionnels de Capgemini, celui-ci semble régulièrement détourné. (...)
Suppressions d’emplois bon marché
Les PIP permettent également des suppressions d’emplois à moindres frais dans le cadre de grands plans de restructuration. Ainsi, Capgemini a présenté, en janvier 2026, un projet dit « d’adaptation des compétences et des emplois » qui se traduirait par la suppression de plus 2400 postes en France. Les suppressions de postes annoncées reposent sur des ruptures conventionnelles collectives. Un dispositif qui permet des départs collectifs de l’entreprise à l’amiable, car supposément basés sur le volontariat des salariés.
Or, ce volontariat n’en est plus vraiment un lorsque les salariés sont placés sous PIP, un dispositif épuisant, qui peut donner d’autant plus envie de quitter une entreprise. (...)
Dans tous les cas, les échappatoires sont minces, comme le détaille l’avocat (...)
Salariés en arrêt maladie et burn-out
Bien sûr, un tel procédé n’est pas sans conséquences sur le moral des salariés. Parmi les employés de Capgemini interrogés par la CGT, 87 % considèrent que le PRPA est un outil de gestion pressurisant. (...)