Qu’avez-vous pensé de l’intervention de Camélia Jordana, qui a expliqué sur France 2 qu’“il y a des milliers de personnes (dont elle-même) qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic” ?
David Dufresne - Je pense qu’elle exprime des évidences, et ce qui est étonnant, c’est l’étonnement que son intervention procure : depuis une trentaine d’années, on assiste à une confrontation entre la police et une partie de la population, à une brutalisation de cette confrontation. Les violences policières sont aujourd’hui un sujet de société et, d’une certaine manière, la séquence de samedi soir est un peu le sacre de cela : qu’une émission aussi anodine qu’ONPC aborde cette question-là est tout de même le signe qu’il y a véritable débat qui doit s’ouvrir. Depuis maintenant des années, des collectifs, des ONG, des associations, des chercheurs, des sociologues ou encore des journalistes font des signalements, et tout cela fait qu’aujourd’hui il est devenu absolument impossible de nier cette question-là. (...)
Par conséquent, comment analyser ce déni de la classe politique par rapport à son intervention, Christophe Castaner évoquant par exemple des “propos mensongers et honteux” ? Idem du côté de certains syndicats policiers ?
Depuis qu’il est en poste place Beauvau, Christophe Castaner est dans le déni. De l’avis de tous les observateurs des questions policières, et d’ailleurs même ses biographes le disent, il est depuis Raymond Marcellin le ministre de l’Intérieur le plus proche des policiers. Il est absolument incapable de la moindre critique, alors que c’est son rôle. Ensuite, il y a des syndicats de police - mais pas tous, et c’est très intéressant de voir les distinguos entre les différents syndicats - qui sont effectivement extrêmement véhéments, et qui, aujourd’hui, parce qu’ils voient bien que le débat est ouvert sur les violences policières, sont sur la défensive. Ils surréagissent, et en viennent à demander l’impossible, à savoir demander de sacrifier la plus grande des libertés, c’est-à-dire celle de la liberté d’expression. (...)
Mais là, ce qui est assez étrange de leur part, c’est que, d’un côté, on comprend très bien que Christophe Castaner soigne ses troupes, les syndicats, leurs adhérents, mais, en même temps, ils sont en train de creuser leurs propres tombes : en réagissant ainsi, ils affichent leur férocité et leur refus de dialoguer. Je travaille d’ailleurs sur un film sur ces questions-là, et c’est assez amusant de voir qui accepte de parler ou non. Je pense que pour tout un tas de raisons historiques, qui remontent à très très loin, le ministère de l’Intérieur, la police, sont incapables d’accepter le regard des autres. Et ce, alors même que la police est une force publique “pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée”, comme le dit l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme.
La police a beaucoup de mal avec ça, avec l’idée qu’elle est un service public qui doit être soumis au contrôle citoyen, à l’observation de tous par tous. Et étant donné que Christophe Castaner, avec notamment les Gilets jaunes, était parti dans une surenchère martiale, il est obligé de continuer là-dessus, de refuser ce dialogue. Il est pris à son propre jeu, lequel est extrêmement dangereux. C’est absolument déprimant. Et tout cela s’accompagne par ailleurs de tout un discours affirmant que ces gens-là sont anti-flics, détestent la police… Et oui, parmi les gens qui critiquent, cela va même plus loin parfois, il y a même des abolitionnistes. Mais le gros des critiques n’est pas là : c’est même presque l’inverse, il s’agit plutôt de gens qui réclament une bonne police, et non pas une mauvaise police. (...)
quand des personnalités comme Camélia Jordana parlent, c’est une bonne chose, mais c’est un peu navrant que les syndicats, la place Beauvau, la préfecture de police de Paris, refusent systématiquement la discussion et la confrontation avec ceux qui documentent, preuves à l’appui, document contre document, ces violences. Je devais voir la semaine dernière la place Beauvau, et ils ont annulé. La préfecture m’a bien fait comprendre par ailleurs que ça ne servait à rien que je fasse des demandes officielles. Evidemment, je me débrouille autrement, en passant par exemple par des policiers. Mais voilà où nous en sommes : aujourd’hui, les services de communication de la police choisissent leurs journalistes, le ministre de l’Intérieur choisit qui a le droit de dire quoi, et certains syndicats de police réclament la tête d’un tel ou tel en dressant des listes de prétendus haineux anti-police. Ce à quoi nous assistons est très simple : la police est complètement prise de court. (...)
Il y a des gens qui ont travaillé sur le délit de faciès, pour lequel la France a d’ailleurs été condamnée. Il y a aussi eu les rapports du défenseur des droits, des insignes nazis ou fascistes qu’on a vu apparaître sur des policiers, notamment lors de manifestations. On sait qu’il y a un lien fort - mais discuté néanmoins - entre une partie de l’extrême droite et une partie de la police. Toute la police n’est pas à droite ou à l’extrême droite, mais, en tout cas, on sait par exemple qu’il y a des commissaires de police qui travaillent avec Marine Le Pen. C’est donc évident qu’il y a deux facteurs qui jouent : la couleur de peau et l’âge. D’une certaine manière, la police était consciente de cela quand elle a commencé il y a une dizaine-quinzaine d’années à prêter une attention particulière à l’embauche, avec notamment des jeunes policiers issus des quartiers ou de l’immigration ; il y a eu cette volonté affichée de casser cette image d’une police blanche, raciste, etc.
Donc évidemment qu’il y a un souci mais, au-delà de ça, ce qui se passe depuis samedi est vraiment très important : on parle d’une forme de violences policières sur les jeunes des quartiers populaires. Pendant un certain temps, on a parlé de la violence sur les manifestants, que ce soit les Gilets jaunes, les lycéens, les retraités, le personnel hospitalier. Ensuite, il y a eu les violences faites pendant le confinement lors des contrôles. Et puis, il y a toutes les autres violences qui ne sont pas documentées, mais qui existent pour autant : ce qui se passe dans les commissariats, pendant les gardes à vue, etc. Enfin, il y a aujourd’hui, où surgit dans le débat public la question de violences qui existent depuis longtemps, mais dont on a aujourd’hui les images, des illustrations, des déclarations courageuses. Cela change absolument tout et, à mon avis, c’est un débat qui va s’inscrire dans la durée et qui ne va pas disparaître, car, justement il y a une organisation qui a été faite de la part des gens, de certains comités, et aujourd’hui, cela touche des personnes qui ont un public très large, donc forcément, cela résonne.
Tout en prenant sa défense, l’ex-député LREM Aurélien Taché a dit sur Twitter que “le prix à payer (allait) être terrible” pour Camélia Jordana. Que veut-il dire par là ?
J’ai en effet vu ce tweet passer. Et c’est vrai que dès lors que vous mettez en cause les agissements de la police, vous vous exposez à une hostilité, à une difficulté. L’intervention de Camélia Jordana est d’autant plus lumineuse et courageuse que ce genre de propos est rare parmi les personnalités du monde du spectacle, qui n’est quand même pas très courageux. Donc bravo à elle, franchement. (...)
Il faut quand même noter ce que la France a reçu comme critiques ces derniers mois : le Conseil de l’Europe, le Parlement européen, Amnesty international, ou encore les Nations Unies ont demandé des comptes à la police et à l’Etat français - sans compter la Ligue des droits de l’homme, le Défenseur des droits, etc. Mais cela remonte à loin : Castaner a sauté à pieds joints dans des doctrines, dans des méthodes, des façons de concevoir la police qui datent de plus de vingt ans. Même Charles Pasqua, ou même Nicolas Sarkozy étaient capables, à certains moments, de critiquer leurs hommes. Castaner, lui, a fait deux sorties tellement a minima qu’on les a oubliées. (...)
Pendant le confinement, certains ont dénombré jusqu’à douze décès en deux mois durant des opérations de police. En règle générale, ce chiffre est de 25 en une année. Il s’est donc passé quelque chose pendant ce confinement. Ceci dit, c’est toujours extrêmement compliqué, et quand il est question de la mort d’un homme, le minimum est que chacun soit aussi précis que possible. (...)
C’est donc toujours la même histoire : n’oublions jamais qu’après la mort de Rodney King, les émeutes de Los Angeles ont débuté quand les policiers ont été acquittés. Pourquoi ? Parce qu’il y a un sentiment d’injustice qui est extrêmement fort.
Concernant le hashtag #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice, qui je crois a été lancé par Assa Traoré, c’est intéressant, car on peut lire des témoignages de gens d’horizons extrêmement variés : de quartiers, de centres-villes, de campagnes, de zones urbaines très denses, qui témoignent de cette peur. Tout cela concourt à la nécessité qu’un débat soit ouvert, mais un vrai débat. Un autre aspect intéressant est tout de même qu’une partie des policiers ont bien compris qu’il y avait un enjeu très important autour de cela, et que cela ne servait à rien de faire la politique de l’autruche. (...)
on a d’un côté un durcissement des lois et des pratiques, et, de l’autre, on a une libération de la parole, une demande de débat qui passe par tout ce dont on vient de parler. (...)
il n’est évidemment pas question de dire que la France est le Chili par exemple, ou que la France est devenue une dictature. En revanche, c’est un fait de dire qu’aujourd’hui, l’Etat mise prioritairement sur sa police pour diriger le pays. Quand le gouvernement annonce le confinement et que, dans le même temps, il annonce un plan d’achat de drones - tout en disant que ce n’est pas fait pour le confinement, mais en reconnaissant plus tard que c’était pour mettre en place ce que l’on appelle un contrôle des foules -, c’est que l’on est bien parti dans quelque chose qui annonce un recul des libertés publiques. Etant donné que depuis une trentaine d’années, nous sommes pris dans un discours sécuritaire de part et d’autre, le prix à payer c’est cela : un recul des libertés publiques, d’autant que la gauche parlementaire a reculé, reculé, reculé. Nous sommes donc dans une situation vraiment préoccupante. C’est là que ce qui se passe depuis quelques jours est extrêmement important : je pense que tous les gens qui prennent part à ce débat, "pour" ou "contre" Camélia Jordana, c’est en fait de tout cela dont ils parlent.