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Un nouvel autoritarisme : la nébuleuse nationale-populiste en France
Article mis en ligne le 12 septembre 2018
dernière modification le 10 septembre 2018

Ni le souverainisme, ni le populisme, y compris dans ses variantes « de gauche », ne semblent proposer un approfondissement de la démocratie. Au contraire, ces notions tendent à remettre au centre de la vie politique des idées, des personnes et des dynamiques autoritaires.

Après le double échec du socialisme autoritaire dans le bloc soviétique et du néolibéralisme dans le monde, deux courants « nouveaux » sont successivement apparus au cours des deux dernières décennies : le souverainisme (ou national-souverainisme) et le populisme. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces notions étaient absentes du domaine de la théorie politique, à tout le moins en Europe. Aucun parti ou mouvement politique ne s’en réclamait. Le premier, renvoyant à l’idée de nationalisme, postule une identité patriotique exacerbée. Ce courant avait été discrédité par le nazisme et le fascisme. Le second était traditionnellement associé aux régimes césaristes latino-américains, dans lesquels un dictateur gouverne en s’appuyant sur le peuple. Dans les deux cas, ces termes étaient connotés négativement.

Ces notions, aujourd’hui présentes dans les discours politiques, servent de point de référence majeur à des mouvements politiques de gauche et de droite. (...)

Que signifie et qu’implique la recrudescence de sentiments nationalistes et populistes en Europe ? Faut-il y voir un retour au peuple et un approfondissement d’une démocratie bafouée par des élites politiques et financières ? Ou s’agit-il, au contraire, d’une régression vers des pratiques autoritaires et d’exclusion d’un autre âge ? (...)

C’est au moment où, paradoxalement, le nationalisme connaissait un reflux relatif à l’Est, qu’en Europe de l’Ouest un discours vantant les vertus intégratrices de la nation s’est peu à peu imposé. Il s’est renforcé autour de la critique de l’intégration européenne. En France, notamment, le souverainisme à connotation eurosceptique a vu le jour à l’occasion de la ratification du traité de Maastricht en septembre 1992. Le souverainisme s’est nourri du désenchantement populaire à l’égard d’une Union européenne (UE) de plus en plus perçue comme un instrument au service du capital et des plus riches. « L’Europe » n’a pas tenu ses promesses vis-à-vis des peuples sur le plan de l’emploi, du pouvoir d’achat et même de la sécurité, quand la question de l’immigration intra- et extracommunautaire est devenue centrale.

Le retour sur le devant de la scène politique du national-souverainisme s’est opéré sur la base d’une hypothèse en apparence imparable : la nation est apparue comme le niveau décisionnel et émotionnel adéquat pour réengager politiquement des populations que la communauté européenne laissait de marbre. Faute de nation européenne, il existe bien des entités nationales anciennes, fières d’une histoire commune. Pourtant, ce positionnement a négligé le fait que l’intégration européenne résultait de décisions prises par des gouvernements nationaux. (...)

L’auteur Aurélien Bernier a le plus explicitement envisagé l’exigence d’un « nationalisme de gauche », en développant l’idée d’un protectionnisme circonstancié, d’une défense de l’État-nation français pour résister aux « diktats néolibéraux de l’Union européenne ». Ajoutons à cette liste des intellectuels critiques, tels Frédéric Lordon (qui regrette que les signifiants « nation » et « souveraineté » soient devenus un « patrimoine droitier », abandonné par la gauche et milite pour leur réappropriation)[2] ou Jacques Sapir (qui est allé, au nom de la défense des « intérêts nationaux », jusqu’à prôner une alliance de toutes les forces anti-euro, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen)[3]. D’autres personnalités comme Bernard Cassen (ancien directeur général du Monde diplomatique et cofondateur d’ATTAC [Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne]) et Jacques Nikonoff (ex-dirigeant d’Attac et fondateur du M’PEP, un mouvement anti-euro qui prône des alliances au-delà de la gauche avec des forces eurosceptiques d’extrême droite, telle l’Union populaire républicaine de François Asselineau), incarnent encore la recomposition souverainiste d’une partie non négligeable de la gauche française.

Le Printemps républicain, une association qui regroupe des « personnalités de gauche » qui se disent attachées aux valeurs républicaines et laïques, est souvent qualifié d’islamophobe par ses détracteurs. Le programme protectionniste de Jean-Luc Mélenchon – qui n’exclut pas une sortie de l’UE, met en avant une « identité française » (issue des Lumières et de la révolution de 1789) et une « fierté patriotique » – classé dans la même catégorie nationale-républicaine de gauche. (...)

Nous parlerons, dans le contexte français, de « nationalisme républicain » pour qualifier le réveil souverainiste et nationaliste des vingt-cinq dernières années. Ce souverainisme est « nationaliste », dans la mesure où ses partisans estiment que « l’unité nationale et l’unité politique doivent être congruentes[4] ». L’État tient sa force du peuple qui l’a investi et le contrôle. Ce courant de pensée estime qu’on ne peut séparer l’exercice de la souveraineté populaire et son ancrage historique.

Le national-souverainisme s’est développé en opposition au concept de « nation civique-démocratique », qui conçoit la citoyenneté indépendamment de considérations historiques ou ethno-culturelles[ (...)

La valorisation des passions, de l’antagonisme et de l’affect est au cœur d’un deuxième renouveau, plus récent, celui du populisme. Sans surprise, on constate d’ailleurs que le populisme trouve un environnement des plus favorables dans le cadre national. En outre, il offre une stratégie nouvelle aux acteur.ice.s politiques de droite et de gauche.

Populisme et crise démocratique
Longtemps synonyme d’appel démagogique au peuple et de pratique politique extraparlementaire, le populisme a depuis une quinzaine d’années acquis certaines lettres de noblesse, à tel point qu’il fait l’objet de nombreuses études en sciences politiques. Des mouvements politiques de droite et de gauche s’en revendiquent d’ailleurs explicitement. Le populisme n’est pas une idéologie : il ne propose pas de vision du monde. Il repose sur une double dynamique : d’une part, il oppose « le peuple » aux « élites » (parfois appelées « oligarchie » ou « caste », dans le cas de Podemos en Espagne), en prenant bien entendu le parti du peuple contre les agissements « anti-démocratiques » des élites. D’autre part, les forces populistes ambitionnent de reprendre à ces « élites » la souveraineté que ces dernières ont confisquée. Il est donc clair que souverainisme et populisme sont non seulement compatibles, mais aussi les deux revers d’une même pièce. Qu’aujourd’hui, des dirigeant.e.s politiques aussi divers que Viktor Orbán, Hugo Chávez, Beppe Grillo, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Pablo Iglesias puissent être étiquetés populistes montre l’extrême imprécision et l’élasticité de la notion.

Ernesto Laclau estime que le populisme est dépourvu de contenu politique et idéologique, qu’il est « neutre ». Selon lui, le peuple est une catégorie politique, et non un donné de la structure sociale. Cette rupture avec la pensée marxiste est fondamentale : il n’existe plus d’acteur historique défini selon des fondements objectifs (autrefois le prolétariat) ; le sujet de la transformation sociale résulte d’un processus politique.(...)

La notion d’antagonisme se trouve au cœur de la stratégie populiste. La politique doit échapper à la fausse neutralité de la technocratie néolibérale et redécouvrir le désaccord et les oppositions parfois rudes. (...)

Le FN/RN de Marine Le Pen est depuis longtemps qualifié de « national-populiste » par une partie de la science politique française et par les médias. M. Le Pen s’en accommode bien, car la notion est plus douce que celle d’« extrême droite » qu’elle rejette. À gauche, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon s’est approprié la notion de populisme. C’est une nouveauté stratégique et idéologique importante. (...)

Le discours dégagiste anti-élites de Mélenchon porte bien la marque du populisme, puisqu’il repose sur le point nodal de « peuple » et divise le champ sociopolitique en deux camps : le peuple et l’oligarchie.

Cette démarche s’inspire de celle de Podemos en Espagne, l’idée étant de « répandre les idées de la gauche, mais dans une langue qui soit compréhensible par la majorité sociale[9] ». L’objectif est d’obtenir le soutien d’individus issus de différents milieux sociaux et idéologiques, d’être inclusif, de ne laisser personne de côté.

Souverainisme, populisme et autoritarisme
Qualifier « populistes » des courants de gauche radicale et d’extrême droite reste très problématique, car cela tend à créer la confusion dans les esprits et à discréditer les valeurs et les politiques de gauche. Reprendre le vocable dont s’accommode l’extrême droite sous-entend que la gauche radicale partagerait des objectifs politiques communs avec elle, ou que cette dernière envisagerait de rendre sa souveraineté au peuple.

Il semble également hasardeux de placer tant d’espoir dans une stratégie de triangulation des thèmes clés de la droite et de l’extrême droite (sécurité, immigration, une interprétation de la laïcité qui tourne le dos à la réalité multiculturelle de la France, patriotisme, euroscepticisme, etc.). Comment donner un contenu progressiste à des thèmes aussi profondément contaminés par l’extrême droite ? Pourquoi ne pas défendre clairement un programme de gauche, social, féministe, écologiste, de défense des libertés publiques et de la dignité humaine ? C’est bien pour avoir failli dans ce domaine que le PS a été sévèrement sanctionné par l’électorat et non pour avoir été trop à gauche sur les questions économiques ou trop laxiste sur les questions d’immigration ou de sécurité.

Le sociologue Éric Fassin a montré que les populismes de droite et de gauche ne répondaient pas à des ressorts psychologiques et politiques complémentaires. Ils sont en réalité incompatibles. (...)

D’une part, le populisme de gauche s’oppose avant tout aux dérèglements socioéconomiques provoqués par le néolibéralisme. D’autre part, le populisme de droite est nourri par un ressentiment envers les étranger.e.s et les immigré.e.s. Il apparaît ainsi vain, voire dangereux, de tenter de séduire par le biais d’un discours patriotique des électeurs de droite parfois racistes, qui ne voteront jamais – ou en si petit nombre – pour un candidat qui défend un programme économique de gauche et refuse de stigmatiser les immigré.e.s.

Trente ans après les États-Unis, la France et une grande partie de l’Europe semblent s’enfoncer dans d’interminables guerres identitaires, dont le substrat est une tentative de retour aussi vaine qu’indésirable à un passé national prétendument glorieux et harmonieux. (...)

 : ni le souverainisme, ni le populisme, y compris dans ses variantes « de gauche », ne semblent proposer un approfondissement de la démocratie. Au contraire, ces notions tendent à remettre au centre de la vie politique des idées, des personnes et des dynamiques autoritaires.