On t’a dit et redit que la formule appartenait à l’extrême-droite, qu’elle était le décalque exact du "judéo-bolchévique" brandi naguère par les pires gens pensables. Ça ne t’a pas arrêté. Combien moins cela t’arrêtera, maintenant que l’expression saute de bouche en bouche sur toutes les lèvres de la République, de Bernard Cazeneuve à Marine Le Pen en passant par Jean-Michel Blanquer ou Manuel Valls ! Ça y est, c’est entériné : le mot porte le sceau de l’officialité – et c’est que ce doit exiger de s’armer d’une bravoure immense, que de parler comme toutes les bouches sur toutes les canaux où des bouches parlent ! Prenons le mot, donc, puisqu’il est adopté.
L’islamo-gauchisme, c’est ta création
Il n’y a pas grand doute à ce sujet : tu me compteras au nombre des islamo-gauchistes. La vue d’une mère d’élève voilée ne m’emplit d’aucun effroi, ni non plus celle d’un voile porté par une femme dans la rue, à la plage, ou en train de faire son jogging. Les rayons halal ne me paraissent pas être la succursale du terrorisme. Et la dénomination même que tu aimes tant employer – tu sais, ton fameux "problème de l’Islam" – me paraît scandaleuse, parce que je n’aime pas qu’on dise à cinq millions de mes concitoyens, cinquante fois le jour, que leur existence est un "problème".
Bref, je coche les cases : je suis un islamo-gauchiste. Enfin, il paraît. C’est toi qui me le dis. Ce mot, c’est toi qui m’en affubles. Moi, je me sens islamo-que dalle. Moi, les Musulmans, en tant que tels, j’en pense rien : j’en ai rencontré des éclairés, des rétrogrades, des bons, des vils, des que je compte pour des amis et d’autres que j’aurais du mal à supporter ne serait-ce que le temps d’une conversation... comme partout, comme avec tout le monde, en fait. Les communautés, en règle générale, j’en pense rien ; c’est à peine si je sais que ça existe, et généralement, quand ça existe, je crois que c’est surtout parce qu’il y a des gens comme toi pour dire : "ces gens-là", qui ainsi assignent des individus divers à une catégorie unique et qui, par l’acte même d’assigner, produisent chez ces individus une communauté réelle de condition et d’intérêts qui est de devoir réagir à l’assignation. (En un autre temps, déjà, Jean-Paul Sartre expliquait que c’est l’antisémite qui, en décidant qu’il y a une "question juive", fait le Juif.)
En ce qui me concerne, je ne me compte que des concitoyens dont je voudrais qu’on respecte les droits, qu’on leur foute la paix, et qu’on arrête de leur demander de rendre des comptes pour des actes qu’ils n’ont pas commis, ou de décréter que leurs paroles et leurs actes ont un autre sens que celui qu’ils revendiquent. Un peu comme quand une femme porte un voile parce qu’elle dit que c’est sa façon d’aimer Dieu, et que toi, tu décrètes qu’elle le fait pour affirmer sa soumission aux hommes, parce que tu en as décidé ainsi, et que puisque tu en as décidé ainsi, alors c’est que toutes les femmes voilées font la promotion politique du patriarcat musulman, et que toi, très sensible à la domination du patriarcat (surtout musulman), tu es donc légitime à ouvrir la chasse générale aux femmes voilées. En sortie scolaire : provocation ! À la plage : provocation ! Au rayon course à pied chez Decathlon : provocation ! À la télévision dans un tutoriel cuisine : provocation ! Allons droit au but : pour toi, c’est leur existence qui est une provocation. Que t’ont-elles fait ? (...)
Et c’est pourquoi, dans mes leçons d’EMC, je transmets l’idée que vivre libres, ça commence par tolérer que la liberté d’autrui m’offense. Qui sait, peut-être finirai-je, moi aussi, assassiné pour cela ? Peut-être sera-ce par un intégriste, parce qu’un intolérant religieux aura hurlé en ligne contre une caricature que j’aurai diffusée ? Peut-être sera-ce par un fasciste, parce que toi (oui, toi), tu auras hurlé en ligne contre une séance trop islamo-gauchiste à ton goût – peut-être m’auras-tu traité de "collabo" et un fou furieux se sentira-t-il de ce fait la fibre d’un résistant en saisissant une arme à feu ? Toi comme l’intolérant religieux, au fond, avez cela en commun : vous supportez si mal l’offense ! À mes yeux, tu es son reflet. Vous faites à vous deux une espèce d’hydre à deux têtes. Ton intolérance et la sienne sont strictement symétriques. La sienne prépare le terrorisme intégriste ; la tienne prépare le terrorisme d’extrême-droite ; à la fin, les deux prennent les armes, et cette guerre, c’est votre œuvre commune.
Pour ma part, je n’ai pas de préférence entre telle ou telle brute. Et je me moque bien de savoir au nom de quelle intolérance me tuera la brute qui me tuera. Alors à toi comme à lui, qui tenez tant à distinguer entre "nous" et "eux" : comptez-moi parmi eux. (...)
je veux vivre dans un pays où les caricaturistes puissent caricaturer, les croyants assister à leur culte, sans que des meurtriers ne leur tirent dessus. Cela me paraît d’une simplicité enfantine, mais ces temps-ci, plus rien n’est simple, plus rien n’est enfantin. Le poison a tout envahi, le racisme a pris possession des lieux, le lepénisme est devenu le mètre étalon de la pensée dans le discours public, il a revendiqué pour lui le camp des victimes, attribué aux autres celui des bourreaux, et il vient exiger de ceux qui ne plient pas qu’ils rendent des comptes. "Le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement, c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications", écrivait Albert Camus.
Le tournant raciste décomplexé de la société française, c’est, en plus d’une injustice, une victoire que tu concèdes à ceux dont tu te prétends l’ennemi (...)
Enfin, il y a ceci, et ceci, au fond, je suis sûr que tu le pressens : ce reflet que tu prétends combattre, tu le nourris. Qu’un intégriste ait, par un acte de terrorisme, le pouvoir de faire éclore des milliers de fascistes, les derniers jours l’auront tristement démontré. L’inverse – le pouvoir du fascisme à faire éclore des intégristes, donc – n’est sans doute que plus silencieusement, mais pas moins certainement vrai. Que crois-tu, au juste, qu’ils sont en train d’accumuler en eux, les gamins musulmans qui grandissent dans ce pays en entendant leur mère traitée comme une pestiférée quand elle les accompagne en sortie scolaire ? En voyant leur père suivi par les regards suspicieux des Gérald Darmanin et des Christophe Barbier du supermarché lorsqu’il passe par le rayon halal ? Quand ils entendent la quasi-totalité de la sphère politique utiliser le nom de leur religion comme insulte servant à disqualifier l’opposition de gauche radicale ? Que crois-tu que tout cela puisse faire grandir en eux sinon une colère sourde ? Moi, en tout cas, à la seule idée que, né d’une autre famille, j’aurais pu avoir à subir cela, je sens la colère sourde.
Quelqu’un qui a à vivre tout ça t’en parlerait sans doute mieux que moi. Une amie musulmane qui n’a jamais d’autres mots à publier que des mots empreints de bonté et de délicatesse, m’écrivait hier : "J’ai l’impression que depuis vendredi on me tient par la gorge. Je reconnais plus le monde qui m’entoure. J’ai envie de redevenir enfant." Si cela, seulement, pouvait suffire à te donner une idée du mal que tu fais.
De petits séparatistes, c’est toi qui es en train d’en fabriquer, en ce moment-même, car ta rhétorique sépare, sans cesse. Ton ennemi juré, ton reflet, l’intégriste, ne rêve que de ça. Tu te crois inflexible, mais tu lui concèdes tout. Tu es en train de faire le travail pour lui. Tu instilles son poison. Ton poison. C’est le même. Et de ceux dont tu n’obtiendras pas la haine, tu gâches juste la vie.
Alors le lâche, vois-tu, c’est toi.