Trois jours après avoir perdu sa majorité absolue à l’Assemblée nationale, le président de la République a tenté de minimiser son échec. Martelant que son programme devait être appliqué, il a enjoint à ses opposants de se prononcer sur leur volonté ou non de l’aider à le faire.
Huit minutes pour occuper le terrain et partager le fardeau. Trois jours après le second tour des élections législatives, qui l’ont privé de majorité absolue, Emmanuel Macron a adressé un discours aux Françaises et aux Français, par lequel il était supposé tirer les enseignements de cette débâcle. À la place, le chef de l’État n’a eu de cesse de minimiser son échec – il ne lui a manqué « qu’une trentaine de députés sur 577 », a-t-il dit – et sa responsabilité. Tout en reconnaissant « la volonté de changement que le pays a clairement exprimée », le président de la République a pris soin de la limiter au strict minimum. (...)
Ce qui va changer, a-t-il expliqué en substance, c’est « la méthode ». Pas un mot sur les orientations sociales, économiques, écologiques de son programme. Au contraire, il a promis de « ne jamais perdre la cohérence du projet que vous avez choisi en avril dernier » et a rappelé qu’il avait reçu « une légitimité claire » à la présidentielle « sur le fondement d’un projet clair », comme s’il n’avait pas été réélu face à l’extrême droite. Tout juste a-t-il dit « prendre acte » de la volonté exprimée dans les urnes de « bâtir des compromis nouveaux » et ouvert la possibilité de quelques « enrichissements » ou « amendements » à son programme. (...)
D’une prouesse rhétorique remarquable, celui qui réclamait, il y a une semaine encore, une majorité « solide » dans l’« intérêt supérieur de la nation » a suggéré mercredi soir que son fiasco électoral était, à y regarder de plus près, le triomphe du macronisme originel. Les Françaises et les Français auraient exprimé, à l’en croire, une volonté de « dépassement politique » qu’il aurait lui-même « largement pratiqué » et qu’il faudrait désormais « poursuivre ».
Reste à trouver comment. Là encore, le chef de l’État n’a pas brillé par son humilité. Après avoir reconnu que « la responsabilité de la majorité présidentielle » était de « s’élargir », il a mis la réussite de cette mission entre les mains de ses oppositions. « Il faudra clarifier, dans les prochains jours, la part de responsabilité et de coopération que les différentes formations de l’Assemblée nationale sont prêtes à prendre », a-t-il déclaré. Avant d’insister : « Pour avancer utilement, il revient maintenant aux groupes politiques de dire en toute transparence jusqu’où ils sont prêts à aller. »
Celles et ceux qui attendaient une remise en question sont repartis bredouilles. Même la promesse de « réinvention », d’habitude prisée par Emmanuel Macron, a été diluée dans une formule globalisante. « Nous devons collectivement apprendre à gouverner différemment », a-t-il dit. L’onde de choc de dimanche est donc devenue, en l’espace de trois jours, une simple invitation à la recherche de compromis. (...)
Autant de ficelles de communication censées donner l’image d’un exécutif toujours à l’action et d’un chef de l’État qui continue, malgré la crise, de maîtriser le calendrier. Pas sûr que cela suffise à masquer la réalité d’une situation politique cauchemardesque pour le pouvoir. Trois jours après le second tour des élections législatives, qui l’ont privé de majorité absolue, Emmanuel Macron fait face à une avalanche d’urgences plus cruciales les unes que les autres. (...)
En plus de l’épineuse question de Matignon (il avait déjà mis trois semaines à nommer Élisabeth Borne), Emmanuel Macron doit résoudre une équation gouvernementale qui ferait passer un Rubik’s Cube pour un casse-tête enfantin. Il faut, d’abord, remplacer les trois candidates battues aux législatives : Brigitte Bourguignon à la santé, Amélie de Montchalin à la transition écologique et Justine Bénin à la mer.
Que faire, ensuite, de Damien Abad, le ministre des solidarités, accusé de viol ou de tentative de viol par trois femmes ? (...)
En outre, le parquet de Paris a annoncé mercredi avoir ouvert une enquête après que deux plaintes pour viol ont été déposées contre Chrysoula Zacharopoulou, la secrétaire d’État au développement, à la francophonie et aux partenariats internationaux. Et Mediapart a révélé mercredi que Catherine Colonna, la ministre de l’Europe et des affaires étrangères, a fait l’objet de plusieurs signalements à la cellule d’écoute sur le harcèlement du Quai d’Orsay quelques semaines avant son entrée au gouvernement.
À l’Élysée aussi, la gestion des ressources humaines tracasse le président de la République. Son secrétaire général, Alexis Kohler, le plus proche de ses collaborateurs, est de plus en plus fragilisé par les guerres intestines du Palais, les critiques des stratèges politiques de la Macronie et les nouvelles révélations sur l’enquête judiciaire pour « trafic d’influence » et « prise illégale d’intérêts » qui le vise. Jamais à l’aise pour se séparer des gens qui l’entourent, Emmanuel Macron continue de faire confiance à celui qui l’accompagne depuis huit ans. Mais pour combien de temps ?
La grande coalition, faussement espérée
En plus des questions de casting, se pose au chef de l’État la problématique, plus politique encore, des contours de son hypothétique majorité. (...)
le communiste Fabien Roussel a affirmé aux journalistes que le président de la République l’avait sondé sur un éventuel gouvernement « d’union nationale ». Marine Le Pen, pour le Rassemblement national (RN), a dit s’être vu soumettre le même scénario. C’est aussi le vœu de François Bayrou, qui a appelé à « s’approcher aussi près que possible de l’union nationale », et d’Édouard Philippe.
Le fantasme de la « grande coalition », déjà esquissé par le candidat Macron au soir de sa réélection, devrait rester un fantasme. Bien que le chef de l’État ait ouvert la voie mercredi à une « coalition de gouvernement et d’action », les formations qui auraient pu en être ont toutes fermé la porte, qu’il s’agisse des socialistes, des écologistes ou de la droite LR. À l’Élysée, on explorait dès lors ces jours-ci un plan B, ou plutôt un plan D, comme débauchages. Après le gouvernement Borne dominé par les technicien·nes, l’idée serait de construire un exécutif plus politique, en piochant à gauche et à droite. (...)
Son CNR, d’ailleurs, a toutes les chances de ne jamais voir le jour. La première réunion, prévue mardi, a été annulée au vu de la déflagration électorale. La deuxième réunion devait avoir lieu une semaine plus tard, le mercredi 30 juin. L’exécutif avait réservé le prestigieux Centre national du football, à Clairefontaine-en-Yvelines (Yvelines), pour réunir les ministres et les forces politiques. Le projet est parti pour mourir dans l’œuf. Même le conseil des ministres de mercredi a été annulé mardi, sans être reprogrammé à ce jour.
Jeudi et vendredi, le chef de l’État sera à Bruxelles pour un conseil européen. Rien ne devrait se passer dans cet intervalle. Il a sous-entendu qu’il espérait, à son retour, avoir une réponse des oppositions sur leur attitude pour la législature à venir. Mais les conditions qu’il pose interrogent : veut-il vraiment arriver à un compromis ou espère-t-il leur faire porter le fardeau de l’immobilisme à venir pour justifier une dissolution de l’Assemblée ? À défaut de coalition, il a ouvert un deuxième scénario : des « majorités texte par texte », après que les oppositions se seront engagées « à voter simplement certains textes (notre budget ? lesquels ?) ». Mais quelle opposition pourrait bien s’engager, a priori, sur des textes ou un budget qu’elles n’ont pas vus, sans aucune concession de l’exécutif ?
À l’Assemblée, un nouveau casting qui n’arrange pas Macron
En attendant une réponse dont il sait qu’elle n’arrivera pas, Emmanuel Macron pare au plus urgent. Au Palais-Bourbon, il a perdu ses principaux relais au pire moment : Richard Ferrand, jusqu’alors président de l’Assemblée, Christophe Castaner, qui dirigeait le groupe de La République en marche (LREM), et Patrick Mignola, président de celui du MoDem. (...)
l’élection à la présidence de l’Assemblée nationale a suscité bien des convoitises. Elle a finalement échu à Yaël Braun-Pivet, la ministre des outre-mer. Ancienne présidente de la commission des lois, l’élue des Yvelines (elle aussi) rêvait de ce poste depuis longtemps. Il y a quelques mois, elle avait signé une note pour la Fondation Jean Jaurès qui faisait office de programme pour le perchoir.
Appréciée des député·es, elle n’était pas forcément le plan A de l’Élysée, où la candidature de Roland Lescure, présenté par certains proches d’Emmanuel Macron comme moins frondeur que sa collègue, suscitait plus d’enthousiasme. (...)
L’arrivée de Yaël Braun-Pivet à l’hôtel de Lassay complexifie un peu plus le casse-tête gouvernemental d’Emmanuel Macron. Dans des territoires ultramarins qui l’ont lourdement sanctionné à la présidentielle puis aux législatives, le départ de la ministre envoie un « signal terrible », glisse un connaisseur du dossier. Elle devait s’envoler jeudi pour la Nouvelle-Calédonie, pour un voyage très attendu par les élu·es et les forces vives de l’archipel. C’est une autre conséquence de la crise politique à Paris : les dossiers de fond, plus urgents les uns que les autres, sont en stand-by.