Un demandeur d’asile parti de Turquie accuse les gardes-côtes grecs d’avoir jeté à l’eau deux de ses compagnons, qui sont morts noyés. Au terme de plusieurs mois d’enquête, en collaboration avec Lighthouse Reports, « Der Spiegel » et « The Guardian », Mediapart a reconstitué le fil des événements. Les gardes-côtes grecs nient toute pratique illégale.
Ce sont les corps de Sidy Keita, un Ivoirien de 36 ans, et de Didier Martial Kouamou Nana, un Camerounais de 33 ans. Selon un pré-rapport d’autopsie, que Mediapart a pu consulter, le premier s’est noyé « en mer ». Quant au second, « il est hautement probable que la cause finale de son décès soit aussi la noyade », indique une source judiciaire turque, sans qu’aucune autopsie n’ait pu être pratiquée sur son corps abîmé.
Les autorités s’interrogent : comment les deux hommes ont péri ? Un homme se dit en mesure de répondre à cette question. Il s’appelle Ibrahim*. Camerounais, il était présent lors du drame, soutient-il. (...)
Aux policiers turcs, il explique avoir rallié Samos avec ses deux compagnons, avant que les gardes-côtes grecs « ne les embarquent », et ne les renvoient en eau turque. Dans le bateau, les fonctionnaires hellènes leur auraient ordonné de ne « pas lever la tête ». Puis les auraient « frappés à coups de poing », avant de les « jeter à la mer », sans canot ni gilet de sauvetage, retranscrivent les policiers dans un procès-verbal, que nous avons pu consulter.
Une version qu’Ibrahim nous a confirmée lors de quatre interviews réalisées entre octobre 2021 et février 2022. « Après être remonté à la surface de l’eau dans un état de choc, j’ai nagé jusqu’à la terre. » Ses deux camarades, eux, ne savaient pas nager : « En nous jetant à l’eau, les gardes-côtes savaient qu’ils étaient en train de nous tuer. »
Côté turc, le cas est pris au sérieux. Ankara entend se saisir de l’affaire pour mettre en cause son voisin grec. (...)
« Il n’existe aucune politique d’arrestations illégales et de refoulement dans le cadre opérationnel et juridique hellénique », indique la garde-côtière grecque, contactée par Mediapart et ses partenaires. Elle assure « enquêter sur chaque information communiquée sur des incidents présumés de mauvais traitements aux frontières, y compris des allégations de “pushbacks”, afin que les sanctions prévues par la loi soient imposées et que des comportements similaires soient évités à l’avenir » (voir les annexes).
De son côté, la Commission européenne explique qu’elle n’a pas à répondre des accusations qui pèsent sur les troupes hellènes. « Si un tel traitement des personnes se confirme, ce serait intolérable », conclut-elle.
Pendant six mois, Mediapart et ses partenaires de Lighthouse Reports, de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et du quotidien britannique The Guardian ont interviewé une vingtaine de témoins, exploité des documents exclusifs et analysé des photos, des vidéos, des données de téléphones portables…
Au terme de cette enquête, nous sommes en mesure d’écrire que Didier et Sidy sont probablement morts après avoir été refoulés par les garde-côtes grecs depuis Samos. Une conclusion explosive et inédite. Depuis des mois, Athènes nie que ses troupes se livrent à des violences sur les demandeurs d’asile.
La pratique n’est pourtant pas isolée. (...)
C’est même une stratégie assumée par les gardes-côtes, indiquent deux gradés grecs qui requièrent l’anonymat. Elle aurait l’avantage de ne pas nécessiter le recours aux canots pneumatiques, coûteux, pour effectuer ces renvois illégaux. Mais aussi d’envoyer un message dissuasif de l’autre côté de la mer Égée. (...)