L’élection sur le fil de Joe Biden s’accompagne de lourdes défaites pour les démocrates. La puissance presque inentamée de Donald Trump vient rappeler que l’extrême droite populiste ne peut être battue que par des projets politiques alternatifs plaçant au cœur les citoyens et par des actions de terrain déterminées.
Le trumpisme n’est pas soluble dans l’eau tiède. C’est la principale leçon de cette élection américaine. Bien sûr, Joe Biden est élu 46e président des États-Unis. Mais cette victoire sur le fil, au terme d’un scrutin pourtant marqué par une participation sans précédent depuis l’année 1900, s’accompagne de nombreuses défaites pour le parti démocrate.
Non seulement la « vague bleue » escomptée par les démocrates n’a pas eu lieu mais ils devraient perdre une dizaine de sièges à la Chambre des représentants. Ils ne parviennent pas non plus à emporter le Sénat. Et ils multiplient les contre-performances dans les scrutins locaux qui se tenaient également le 3 novembre, échouant à conquérir les parlements de plusieurs États (...)
Donald Trump gagne près de sept millions de voix par rapport à 2016. Il progresse dans tous les segments de population (à l’exception des « hommes blancs »). « Les femmes blanches ont voté davantage pour Trump en 2020 qu’en 2016, malgré le sexisme, pour ne pas dire plus, du personnage », expliquait jeudi l’historienne et spécialiste Sylvie Laurent sur le plateau de notre émission « À l’air libre ». Les Afro-Américains également, tout comme les Hispano-Américains. (...)
Enfin, Donald Trump fait carton plein dans les rangs de son parti. Il vient démentir ces responsables démocrates convaincus qu’une partie de l’électorat républicain se détournerait d’un personnage aussi peu ragoûtant… Et que c’était justement pour cette raison, pour les attirer, qu’il fallait mener une campagne résolument centriste, à voix basse, en en disant le moins possible.
Joe Biden n’a fait que jouer d’un contraste : il n’était pas Trump. (...)
Cette stratégie de campagne lui a donné in extremis le nécessaire – la Maison Blanche – mais pas le suffisant. En ne maîtrisant ni le Congrès, évidemment pas la Cour suprême, ni de nombreux pouvoirs locaux, Biden apparaît déjà comme paralysé. Il ne sera qu’un président de transition, sans doute empêché de conduire un agenda de transformation, comme ce fut le cas pour Barack Obama lors de son deuxième mandat (2012-2016). (...)
Beaucoup de ces questions ont un écho évident en Europe et particulièrement en France. Parce que l’élection présidentielle s’y tiendra dans moins de 18 mois. Et parce qu’une extrême droite puissante y est installée de longue date, d’ores et déjà en position d’accéder au second tour, comme l’avait fait Marine Le Pen en 2017.
Si on laisse de côté les fortes spécificités du système américain, quatre questions comparables se posent. Avec cette difficulté toute particulière en France : le paysage politique est atomisé en de multiples forces, quand l’électeur américain n’a le choix qu’entre deux grands partis.
1 – L’économie et l’explosion des inégalités
La situation économique a été le premier déterminant du vote des électeurs américains (35 % contre 11 % pour la sécurité ou 20 % pour le racisme). Or ceux qui plaçaient cette question en tête de liste ont voté à 82 % pour Trump (contre 17 % pour Biden). (...)
Alors que les États-Unis sont déchirés par les inégalités et que la politique de Trump a essentiellement consisté en des baisses d’impôts massives pour les entreprises et les plus riches, c’est pourtant lui qui l’emporte sur ce sujet majeur. Les démocrates ont pour l’essentiel négligé cette question sociale et économique.
Des engagements sur la taxation des plus riches avaient certes été pris, sans que cela dessine un projet global de relance, de redistribution et de luttes contre les inégalités. Dans le même temps, Biden n’a cessé d’hésiter sur l’exploitation des pétrole et gaz de schiste, ne sachant pas véritablement quoi répondre quand Trump glorifiait ce secteur pourvoyeur d’emplois.
Une illustration de cette impasse peut être trouvée en Floride. Trump l’a facilement emporté dans cet État. Dans le même temps, les électeurs décidaient par un référendum local l’augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure.
De fait, les démocrates ont abandonné ce terrain du social et de l’économie au candidat républicain. Voilà une leçon utile pour les gauches françaises, au moment où Emmanuel Macron veut installer un agenda identitaire et sécuritaire reprenant les mots de l’extrême droite. Et où le Rassemblement national se présente depuis 2017 comme le parti de la protection économique des Français. La question sociale, tout particulièrement pendant et après la crise sanitaire que nous vivons, est déterminante. (...)
2 – La crise démocratique et institutionnelle
En 2016, Donald Trump était élu comme le candidat antisystème (vieux slogan du FN/RN), celui qui allait mettre au pas Washington, ses lobbys, « l’État profond ». Ses dénonciations incessantes de « complots » en tout genre, sa contestation du résultat de l’élection présidentielle de 2020, ses accusations de « fraudes massives » s’appuient sur l’épuisement d’un système institutionnel, épuisement doublé d’une crise de la représentation, comme en France.
Trump s’est appuyé sur ses 88,4 millions d’abonnés sur Twitter (plus que les 70 millions de votes obtenus le 3 novembre) pour parler quotidiennement, en direct et sans filtre à l’Amérique. (...)
C’est bien la Ve République qu’il faut renverser pour reconstruire la délibération démocratique. Aucun parti, à l’exception de La France insoumise, qui propose « une assemblée constituante », n’a choisi d’en faire une priorité.
3 – Les droits des minorités pour l’émancipation de tous
Ce sera le cœur de la bataille au sein du parti démocrate. Les « liberals », c’est-à-dire cette gauche Bernie Sanders pour résumer, auraient effarouché l’électorat traditionnel démocrate par leurs combats pour les minorités. Les mouvements pour les droits civiques, contre les répressions policières, contre les suprémacistes blancs, contre le racisme, en défense des sans-papiers, des LGBT, Black Lives Matter et tant d’autres auraient installé un agenda politique de gauche radicale, voire « socialiste », qui aurait paralysé Joe Biden et handicapé sa campagne.
Le parallèle avec la France est saisissant au moment où Emmanuel Macron veut faire de la « lutte contre le séparatisme » la marque de la fin de son quinquennat. Relayée par le Printemps républicain et certains responsables de gauche, cette hystérie dénonciatrice du « communautarisme », nouvel ennemi intérieur, est très exactement l’agenda que l’extrême droite veut imposer au pays, dans une guerre de tous contre tous. (...)
Pour empêcher ces régressions xénophobes et identitaires, tout projet émancipateur commence par la défense des minorités et la conquête de nouveaux droits. L’histoire de la gauche et de ses succès, en France, a été marquée par de tels engagements, et il en est de même aux États-Unis.
Cori Bush à son QG de campagne, en juin 2019. © Mathieu Magnaudeix Cori Bush à son QG de campagne, en juin 2019. © Mathieu Magnaudeix
Dans le débat naissant au sein du camp démocrate, les quatre députées de l’aile gauche du parti ont été aisément réélues. Alexandria Ocasio-Cortez (lire ici son fil Twitter), Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rachida Tlaib font valoir que ce sont justement ces combats contre le racisme et pour de nouveaux droits, mais aussi pour le Green New Deal, qui ont attiré de nouveaux électeurs et suscité de nouvelles mobilisations.
La victoire de Cori Bush (notre entretien ici), première femme noire de l’État du Missouri à être élue à la Chambre des représentants, renforce leurs positions. Et sans ces nouveaux combats menés par une nouvelle génération de militants et d’activistes, il est probable que Joe Biden n’aurait pas pu l’emporter dans certains États.
4 – Mouvements citoyens et actions de terrain (...)
Face au Rassemblement national de Marine Le Pen, le défi est le même. Proposer un autre imaginaire politique que celui de l’exclusion et de l’identité ; construire un projet global incluant enfin les citoyens et les dynamiques sociales. Est-il déjà trop tard ? sans doute.
Depuis trois ans, mouvements sociaux et soulèvements populaires n’ont pas cessé en France. Or tous ont été observés avec méfiance ou distance par la plupart des forces politiques dites progressistes, écologistes ou de gauche. Elles n’ont rien su faire ou construire à partir de ces dynamiques parfois inattendues et très souvent novatrices venues de la société. Les vieilles stratégies, les insurmontables divisions, les a priori idéologiques, les querelles d’ego, chacun étant convaincu d’être l’homme providentiel – figure justement perdante –, rendent impossible la construction d’un tel projet. Au bout de ce chemin est l’extrême droite. Donald Trump, même perdant, vient nous le confirmer. À moins que ?